«Ce n’est pas très intelligent si je donne mon vrai nom. Ici, à Bâle, mes anciens collègues m’appellent Ciran, «le voisin» en kurde.» Ciran est originaire du nord de l’Irak. Il a passé quinze mois dans un centre de renvoi pour requérants: «Rien ne peut m’arriver de pire.» Il a relaté son périple à l’auteur alémanique Yusuf Yesilöz. Ce dernier s’est glissé dans la peau de ce sans-papiers et signe un récit à la première personne, lequel sera publié sur le site Art + Politique à partir du 1er Août. C’est sa manière de marquer la Fête nationale, aux côtés de 27 autres écrivains romands et alémaniques.

Intitulée «A ta place – portraits de personnes illégales», la démarche se veut-elle provocante, à une époque où les conditions d’obtention de l’asile se durcissent? Ou s’agit-il d’une réaction d’intellectuels désireux de prouver leur souci de l’autre, notamment le jour où l’on célèbre le drapeau à croix blanche?

Ces questions ont le don d’agacer le dramaturge Guy Krneta, l’un des pères du projet. «Nous voulions donner la parole à ceux qui l’ont rarement dans notre pays. Faire sentir que derrière des «dossiers» se trouvent des «personnes». C’est leur histoire et non l’étalement d’opinions politiques d’écrivains.»

«Nous avons enfin la possibilité de participer à une démarche collective à une époque où le «je» de l’artiste domine, continue le scénariste et homme de théâtre Antoine Jaccoud, également impliqué dans l’expérience. C’est audacieux de le faire. Aujour­d’hui, art et politique paraissent deux mots étrangers l’un à l’autre.»

Refus du repli identitaire

Le réseau Art + Politique, d’abord essentiellement alémanique, est né au printemps 2010 en marge des débats sur l’avenir de la Commission fédérale contre le racisme. Il rassemble des artistes et des intellectuels autour du refus du repli identitaire et de la diabolisation des étrangers. Rachat de la Basler Zeitung, renvoi des étrangers criminels: les interventions sont régulières, plus ou moins remarquées. Pour «A ta place», onze textes sont signés d’auteurs francophones, parmi lesquels Nicolas Couchepin, Sandrine Fabbri ou Pascal Rebetez. Chacun a adopté le «je» de l’étranger rencontré – requérant débouté ou sans-papiers.

«Très émotionnel, le sujet de l’asile a récemment poussé les gens à rester sur leur défensive. On semble avoir peur», continue Guy Krneta. En juin, le parlement avalisait d’importants durcissements dans le domaine de l’asile, notamment de nouvelles restrictions en matière de regroupement familial. Dans les rangs des opposants, les réactions publiques sont restées timides. Certains ont dit craindre l’issue d’un éventuel référendum. Le dramaturge Lukas Bärfuss a, de son côté, publié dans le Tages-Anzeiger un essai virulent, titré La Honte, visant nommément certains parlementaires soucieux de remplir leur panse après un pareil vote.

«Les textes proposés pour ce 1er Août n’attaquent personne, insiste Guy Krneta, ils remplissent une mission d’observation.» Les écrivains ont pris contact avec leur interlocuteur soit grâce à des connaissances privées, soit via des organisations actives dans l’asile. Ecrivain et dramaturge, Odile Cornuz a rencontré un jeune Guinéen, en Suisse depuis trois ans, «dans une situation précaire». Comme d’autres écrivains francophones interrogés, elle souligne la rareté d’une démarche politique parmi les intellectuels romands. Pour la Neuchâteloise, il s’agit d’un acte citoyen qu’elle détache d’une quelconque mission. «Je m’engage pour quelque chose qui me touche via ce que je sais faire, écrire. Certaines restrictions liées à l’asile ne vont pas dans le bon sens. Je trouve juste de le faire sentir.»

«Idiot et malhonnête»

Du côté des politiques, la démarche polarise. «Les écrivains sont là pour écrire, pas pour faire de la politique», s’exaspère le député UDC Oskar Freysinger, lui-même auteur de poèmes. «Je trouve ça idiot et malhonnête. Ces artistes, de gauche, n’ont, eux, pas besoin d’assumer ce qu’ils défendent. Et je crains qu’ils parviennent à influencer les politiciens qui se veulent «gentils». Je suis sûr que parmi ces étrangers rencontrés, aucun n’a commis d’actes illégaux.» Pour le Vert zurichois Balthasar Glättli, ancien directeur l’organisation Solidarité sans frontières et déçu du débat à Berne, il est au contraire «encourageant de constater que la société civile se lance dans cette discussion». Derrière cet engagement littéraire, il voit des motivations humanistes plus que politiques, «quelle que soit leur influence ­future».

Il y a deux ans, à l’occasion du 1er Août, Art + Politique menait une démarche similaire autour du thème «Encore et toujours la Suisse». L’opération, largement relayée par les médias alémaniques, avait suscité certains commentaires perplexes, notamment face à la qualité de quelques textes et à leur réelle portée. Aujourd’hui, les instigateurs de la plateforme, parmi lesquels l’écrivaine Ruth Schweikert et le cinéaste Samir, aspirent à donner «une autre voix». «Et si, à la place de la résignation, un débat peut naître, c’est très bien», conclut Guy Krneta.