«Nous ne sommes pas en situation de crise.» De janvier à fin septembre, 10351 nouvelles demandes d'asile ont été déposées en Suisse, soit 29,4% de plus que pour la même période en 2007. Alors que les structures d'accueil dans les cantons et le personnel nécessaire font défaut, Eduard Gnesa, le patron de l'Office fédéral des migrations (ODM), refuse de se montrer alarmiste.

Le Temps: Vous vous attendez à 13000 - 14000 demandes pour l'année 2008. Certains cantons tirent la sonnette d'alarme. Que fait la Confédération pour les soulager?

Eduard Gnesa: Nous avons déjà ouvert trois unités d'urgence autour des centres d'enregistrement de Bâle, de Chiasso et de Kreuzlingen, avec quelques centaines de lits. Et le Département fédéral de la défense (DDPS) est prêt à nous mettre trois bâtiments de l'armée à disposition, en cas d'afflux massif de réfugiés. Les demandes ont augmenté ces derniers mois, certains cantons craignent de ne pas pouvoir trouver de places à temps, mais la situation n'est pas alarmante.

– La conseillère d'Etat Karin Keller-Sutter (PRD/SG) estime que la Confédération devrait, vu la situation, n'envoyer les requérants dans les cantons qu'après une décision en première instance, soit après 30 à 60 jours au lieu de quelques jours seulement…

– Nous le faisons déjà, dans la mesure du possible. Voilà pourquoi nous avons augmenté les capacités d'accueil de trois centres d'enregistrement pris en charge par la Confédération. Je comprends les revendications de Karin Keller-Sutter. Mais le Tribunal fédéral nous a précisément reproché, dans certains cas, de garder trop longtemps certains requérants dans les centres d'enregistrement, surtout lorsque la procédure s'avère compliquée…

– La Thurgovie, Saint-Gall, Lucerne et Berne font partie des cantons qui craignent le plus de ne pas pouvoir faire face à la hausse des demandes. Réfléchissez-vous à une répartition différente des requérants?

– J'ai écrit une lettre aux cantons pour voir si certains étaient prêts à soulager le quota des autres durant une certaine période. Je ne peux pas encore vous donner les résultats de cette demande.

– Et qu'en est-il d'une aide financière?

– C'est un point que nous abordons au sein de notre groupe de travail. Nous sommes bien conscients que des cantons ont des coûts supplémentaires à supporter. Nous sommes en train d'évaluer le besoin concret des cantons. La Confédération est prête à les soutenir financièrement, reste à en déterminer le montant. Mais je tiens à préciser une chose: le 12 septembre, la Conférence des directeurs cantonaux des affaires sociales a publié un communiqué dans lequel elle précise que les cantons ne sont pas en situation de crise et qu'il existe encore des réserves. Ne dramatisons donc pas la situation. Le principal problème des cantons est de trouver une solution rapide pour ouvrir des abris. Certains ont besoins de temps.

– Christoph Blocher avait tablé sur une moyenne de 10000 demandes d'asile par an et pris des mesures d'économies en conséquence. Des cantons ont du coup fermé des centres et se trouvent aujourd'hui en difficulté. Avec le recul, qualifieriez-vous cette décision de mauvaise?

– Le chiffre de 12000 avait été articulé pour les places d'accueil. En 2006, Christoph Blocher et Samuel Schmid ont signé un accord dans lequel le DDPS s'engageait, si les demandes d'asile étaient supérieures à 12000, à mettre plusieurs bâtiments à disposition, dans lesquels les requérants pourraient être abrités entre quatre et six mois. Mais en novembre 2007, nous avons reçu une lettre du DDPS qui précisait ne plus être en mesure de tenir ses engagements. Aujourd'hui, trois bâtiments de l'armée sont mentionnés, beaucoup moins que ce qui était prévu initialement… Mais je tiens à souligner que nous sommes pour l'instant à 10 351 demandes et pas à plus de 12 000.

– Vous êtes très diplomate. Eveline Widmer-Schlumpf a, elle, qualifié l'estimation de Christoph Blocher comme n'étant «pas réaliste», la situation sur le front de l'asile pouvant rapidement évoluer…

– C'est effectivement ce qui se passe actuellement. Sans les bâtiments du DDPS, notre concept «places d'accueil» ne fonctionne pas. Au niveau de la Confédération, Christoph Blocher tablait sur 10000 demandes par an et notre budget était adapté en conséquence. Si nous dépassons ce chiffre, nous nous trouvons forcément dans une situation inconfortable, aussi au niveau du personnel. Nous avons déjà dû engager des personnes dans les centres d'hébergement et des agents de Securitas. Nous avons aussi augmenté les heures de travail des gens qui procèdent aux auditions. Comme mesure immédiate, nous voulons traiter plus rapidement des demandes d'asile de ressortissants de certains pays où, par expérience, une non-entrée en matière ou une décision négative est très probable. Par ailleurs, pour faire reculer les demandes, nous agissons aussi sur place, en soutenant des programmes d'information dans plusieurs pays africains.

– L'ODM planche aussi sur des révisions des lois sur l'asile et sur les étrangers qu'Eveline Widmer-Schlumpf présentera le mois prochain au Conseil fédéral. Vous envisagez notamment de supprimer les demandes dans les ambassades, de ne plus permettre aux déserteurs d'obtenir systématiquement le statut de réfugié ou encore d'amender les requérants qui cherchent à constituer des preuves en Suisse, par exemple en manifestant pour se mettre en danger vis-à-vis de leur gouvernement. Quelle mesure vous semble la plus importante?

– Les propositions de l'ODM ont fait l'objet d'une procédure de consultation entre différents offices et nous analysons maintenant les résultats. Elles seront ensuite transmises à Eveline Widmer-Schlumpf. A ce stade, je ne peux pas en dire plus.

– Quelles économies visez-vous avec ces nouveaux durcisssements?

– L'aspect financier n'est pas central. Nous voulons seulement combattre des abus. Et l'esprit des dernières révisions demeure: les personnes qui méritent vraiment la protection de la Suisse continueront à l'obtenir.

– Mais pourquoi une telle précipitation alors que les derniers durcissements n'ont pas encore déployé tous leurs effets?

– Il n'y a pas de précipitation, mais des problèmes à régler. Les nouvelles lois sur l'asile et sur les étrangers fonctionnent bien, elles sont efficaces mais il y a encore certaines lacunes à combler.