Détentrice de la double nationalité grecque et suisse, Effy Vayena prévoyait d’aller voir sa famille en Grèce pendant les vacances de Pâques. Ce ne sera pas pour cette fois, mais elle reste optimiste: «Nous nous rattraperons l’été prochain.» Optimiste, la bioéthicienne l’est aussi quant à la résilience des sociétés face aux catastrophes comme la pandémie en cours causée par le coronavirus. Ses recherches reposent sur une approche interdisciplinaire basée sur des expertises dans la médecine, la sociologie, la philosophie, la science des données ou encore les politiques publiques. Enseignante à l’EPFZ où elle dirige le Health Ethics and Policy Lab, elle donne désormais ses cours en ligne, depuis chez elle, tandis que ses deux enfants de 10 et 15 ans font leurs devoirs dans la pièce d’à côté.

Le Temps: SRAS, grippe H1N1, Ebola, sida… Ce n’est pas la première pandémie qui frappe l’humanité. En quoi la maladie Covid-19 diffère-t-elle des autres?

Effy Vayena: Cette pandémie se diffuse de manière particulièrement rapide, par rapport à celles que nous avons connues récemment. Ce qui est particulier, à l’ère numérique, c’est aussi la vitesse inouïe de transmission de l’information, mais surtout de la recherche scientifique autour de ce virus. Le coronavirus a été détecté et son génome a été séquencé entre décembre et janvier. Cette semaine, quatre mois après sa première apparition en Chine, le premier essai de vaccin a démarré à Seattle.

Cela signifie-t-il aussi qu’on peut espérer voir émerger un remède rapidement?

Plus il y a de scientifiques qui travaillent sur la question, plus les chances sont grandes que l’on trouve de meilleurs traitements et un vaccin. Mais c’est aussi un test pour la communauté scientifique globale: est-elle capable de collaborer et de partager ses données? Et, dans cette course, on voit aussi l’attitude de certains gouvernements qui veulent s’arroger l’exclusivité d’un remède.

Il n’y a jamais eu autant d’informations sur un virus et pourtant l’épidémie nous surprend. N’aurait-on pas pu mieux anticiper la situation actuelle?

Nous savions que cela pouvait arriver, nous ne pouvons pas dire le contraire. L’OMS a toujours recommandé que chaque Etat ait des plans d’action face aux pandémies. Il y a une certaine évidence à ce qui se produit: nos vies sont interconnectées. Malgré la connaissance dont elle dispose, l’Europe a mis du temps à réagir. Pourquoi les pays européens ne se sont pas mis en alerte plus tôt, au moment où les premières informations sur ce virus nous arrivaient de Chine? Cela reste un mystère pour moi. Ils n’ont peut-être pas suffisamment écouté les scientifiques.

Comment une pandémie comme celle que nous vivons marque-t-elle une société?

J’ai de la peine à imaginer que nous puissions oublier cette crise et continuer à vivre comme avant. L’histoire nous montre que ce type de pandémie a toujours laissé une marque. Les événements de cette ampleur ont un effet immense sur la fabrique de la société. Ils révèlent qui nous sommes, nos forces et nos vulnérabilités, nos choix politiques. L’effondrement démographique qui a suivi la pandémie de peste bubonique au XIVe siècle, pour prendre un exemple emblématique, a été à l’origine de profonds changements qui ont conduit l’Europe vers l’industrialisation. Les effets de la pandémie actuelle dépendront beaucoup de ses conséquences socioéconomiques. Mais il est trop tôt pour les prédictions!

Alors qu’on s’imagine ancrés dans le progrès, armés de technologies médicales, une crise éclate et, en l’espace de quelques jours, on se rend compte que les ressources élémentaires manquent, comme des masques et des médicaments… Pourquoi sommes-nous si vulnérables face à un virus?

Cette pandémie est révélatrice de nos dépendances. En mettant à l’arrêt des systèmes indispensables pour notre approvisionnement de biens élémentaires, nos déplacements, notre santé, elle nous pousse aussi à observer nos modes de vie. Quelles ont été nos priorités politiques, où avons-nous investi suffisamment, ou au contraire pas assez? A quel point sommes-nous équitables? Comment va-t-on soutenir les personnes les plus faibles? Celles qui seront le plus touchées? Ce type d’événement extrême tend un miroir à notre société.

Vos recherches portent sur l’usage des technologies numériques dans la médecine. Que peuvent-elles actuellement, dans la lutte contre cette pandémie?

On a vu, peu après l’apparition du virus en Asie, une effervescence dans le développement d’applications qui permettent d’aider à suivre l’évolution du virus en croisant des données. Le gouvernement américain a appelé Google, Facebook et Apple à mettre leurs savoir-faire à disposition dans la lutte contre la pandémie. Mais on voit aussi apparaître la tentation, exacerbée en temps de crise, d’utiliser la technologie comme un outil de contrôle: Israël vient d’autoriser l’emploi de la géolocalisation pour vérifier que les personnes placées en quarantaine respectent l’isolation. N’oublions pas ceci: il s’agit toujours d’accès à des informations personnelles. Les lois sur la protection des données s’appliquent. Nous devrons être très vigilants pour que la situation d’exception ne conduise pas à des abus.

Cette crise déclenche aussi des réactions collectives inédites. Des citadins se réunissent sur leurs balcons pour applaudir le personnel médical. Des réseaux de solidarité, du volontariat se mettent en place…

Ce vaste élan de solidarité est un bon signe. Il montre que nous sommes réactifs face à la crise. Même isolés et confinés, les individus parviennent à se rassembler en tant que société. On le voit en particulier au niveau des petites communautés, comme le voisinage. Le personnel médical. Mais chez les scientifiques aussi: à l’EPFZ, par exemple, nous avons décidé de mettre entre parenthèses toutes les recherches qui ne sont pas utiles à combattre le virus. J’espère que nous pourrons ressortir plus forts et unis par cette pandémie. Nous pourrions avoir besoin de cet enseignement pour affronter d’autres défis, comme le réchauffement climatique.

Il y a aussi ceux qui ignorent les consignes. Une partie de la population peine encore à comprendre pourquoi se plier à des mesures strictes alors que 80% des malades sortent indemnes… Où se situe la faille?

Dès le départ, il aurait fallu insister sur notre interconnexion et le fait que ces 80% de la population sont étroitement liés aux 20% de personnes qui souffrent plus sévèrement de la maladie. Mais aussi que l’ensemble de la population a besoin d’un système hospitalier fonctionnel. Ceux qui sont touchés par le virus, mais aussi ceux qui prennent leur voiture et pourraient avoir un accident. Ceux qui ont besoin d’une opération du cœur. Ce message n’a pas été donné suffisamment tôt. Mais, en matière de politique de santé, nous savons qu’il ne suffit pas de dire «fumer tue» pour que les gens lâchent la cigarette…

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Et puis il y a ces comportements que l’on retrouve partout dans le monde: on se rue dans les magasins pour faire des stocks. Pourquoi?

C’est un phénomène de panique. Quand on devient nerveux, on a tendance à vouloir répondre par l’action, même de manière irrationnelle. Les bourses s’effondrent, les supermarchés se vident. Il y a aussi un effet d’imitation: si je vois quelqu’un sortir d’un supermarché avec des paquets de papier toilette sous le bras, je vais me sentir poussé à faire de même. En temps de crise, les réseaux sociaux jouent un rôle d’amplificateur de ce type de comportement. Lorsque la rumeur selon laquelle New York allait être placée en quarantaine s’est répandue sur internet, le maire a dû démentir: les foules commençaient à prendre d’assaut les supermarchés pour faire des réserves.

Les appels se multiplient non seulement des scientifiques, mais aussi de la population, pour des mesures plus drastiques. Confiner la société: est-ce une réponse adéquate?

En ce moment, il semble que ce soit ce que nous devons faire. Je ne vois pas comment nous pourrions gérer la situation autrement.

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Comment expliquer que nous acceptions si vite de nous priver de libertés que nous croyions non négociables?

Nos libertés ne sont pas négociables. En ce moment, nous sommes dans une situation d’urgence et c’est dans l’intérêt de tous de renoncer à certaines libertés, pour pouvoir mieux les retrouver plus tard. Mais la notion d’exception est centrale dans ce comportement. Ces mesures temporaires ne sont justifiées que parce qu’elles doivent permettre de lutter contre un plus grand mal. Nous les acceptons parce que nous comprenons aussi qu’il y va de la survie de personnes que nous aimons: nos parents, grands-parents, une sœur malade. Nous connaissons tous une personne qui fait partie du groupe à risque.

Quels sont les éléments indispensables, pour un gouvernement, pour faire passer des mesures d’urgence?

Transparence et communication. Dans nos démocraties, c’est fondamental lorsqu’un gouvernement retire à ses citoyens une partie de leurs libertés. Il est tenu d’expliquer et de justifier sa stratégie. Mais l’Etat a aussi la responsabilité d’aider les individus à supporter les coûts de sa politique. La Confédération vient d’annoncer de nouvelles mesures pour soutenir l’économie. C’est une condition pour que les citoyens jouent leur rôle. Ils doivent pouvoir s’assurer de ne pas tomber malades, mais aussi de pouvoir continuer à envisager leur avenir et celui de leurs familles.

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Et si les conséquences économiques des mesures s’avéraient pires que le mal qu’elles combattent?

On ne peut pas jouer la santé contre l’économie. Aucun Etat ne peut se permettre de laisser son système de santé s’effondrer. La Grande-Bretagne a été tentée de retarder les mesures contre l’épidémie pour ne pas placer le pays à l’arrêt. Cette approche pose un problème éthique fondamental, car cela revient à dire, indirectement, qu’on peut laisser les personnes âgées et malades mourir. Où s’arrête-t-on dans la classification de la valeur de la vie humaine, va-t-on dresser des lignes entre les races, les genres? Sans compter que l’idée sous-jacente à la stratégie de Boris Johnson – une immunité collective qui se construirait au contact du virus – a été démentie par la communauté scientifique.

Quel rôle joue la peur dans l’instauration de mesures?

Elle n’est pas nécessaire. Les gens ont besoin d’un message clair, de transparence. Ils n’ont pas besoin d’être infantilisés, mais d’être informés. C’est un socle indispensable pour obtenir l’accord et la coopération de la population. D’où l’importance d’une communication transparente et précise des chiffres, par exemple.

L’OFSP est critiquée sur ce point: submergée par l’information, elle ne donne plus le détail des statistiques. En quoi sont-elles cruciales?

Ces données permettent d’évaluer l’impact des mesures. Sans possibilité de suivre précisément l’évolution de la situation, on laisse la place au doute et à la peur.

L’idée que les régimes autoritaires parviennent mieux à imposer des mesures drastiques revient souvent. Est-ce fondé?

Je pense au contraire que les mesures extrêmes ont plus d’impact dans les démocraties, car elles s’accompagnent d’une forme de légitimité. Si ses décisions se révèlent mauvaises, nous pouvons sanctionner le gouvernement. Ce pacte fondamental favorise les choix politiques proportionnels, favorables au plus grand nombre. La difficulté des pays européens a été d’agir à temps. Les démocraties asiatiques ont d’ailleurs obtenu d’excellents résultats sans recourir à la force. Le Japon, Taiwan, la Corée du Sud et Singapour se sont révélés beaucoup mieux préparés que nous à l’arrivée du virus. Ils se sont immédiatement mis en alerte et ont adopté une politique très agressive de tests, puis d’isolation des malades. Résultat: ils n’ont pas eu à prendre des mesures aussi drastiques pour parvenir à contenir l’impact de l’épidémie.

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La stratégie de l’échelonnement des mesures se base sur l’idée que la population n’accepterait pas des solutions radicales immédiates…

Je ne crois pas. Si les décisions sont basées sur des recommandations scientifiques clairement formulées, la population comprend et coopère. Mais pour cela, il faut une relation de confiance entre l’Etat et les citoyens. Cela ne peut se construire qu’en temps de paix, pas dans les moments de crise.

Certains dirigeants, comme le président français, adoptent un discours martial. Sommes-nous en guerre contre la pandémie?

C’est un grand classique dans l’histoire des politiques de santé publique. On a déclaré la guerre contre le cancer, contre le sida, ou encore contre les drogues. Je pense que c’est un mauvais cadrage, car il est trop simpliste. Une maladie n’est pas un ennemi que l’on peut abattre d’un coup de canon. C’est plus complexe. Et si nous sommes en guerre, alors nous portons l’ennemi à l’intérieur de nous. Je doute que cette métaphore soit capable de nous unir.

Que dire des injustices entre ceux qui peuvent rester chez eux et travailler à distance et les employés aux caisses des supermarchés, placés devant le choix entre deux risques: celui d’être contaminé et celui de perdre son travail?

Dans ce cas de figure, le rôle de l’employeur est fondamental. Les entreprises qui poursuivent leurs activités doivent mettre en place des mesures permettant de garantir à leurs équipes une sécurité: fermer les cantines, espacer les places de travail, placer des parois de protection devant les caisses ou guichets.

Cela ne pose-t-il pas un problème lorsque des entreprises sont chargées de mettre en place des mesures de santé publique qui vont à l’encontre de leurs intérêts?

C’est un vrai défi posé par cette crise et nous devons nous assurer de ne pas créer une société à deux vitesses. Les entreprises font face à des décisions cruciales. Elles doivent se montrer à la hauteur car, au final, l’ensemble de la société paie les coûts des erreurs d’une poignée d’entre elles.


Profil

1972 Naissance sur l’île de Lefkada, en Grèce.

Jusqu’en 1999 Etudes d’histoire et de philosophie de la science à l’Université de Londres, à l’Université du Minnesota et à Harvard.

2000-2007 Dirige une équipe spécialisée dans le domaine de la médecine de la reproduction à l’OMS.

2015 Dirige l’équipe de bioéthique de l’Institut de d’épidémiologie, de biostatistique et de la prévention de l’Université de Zurich.

2016-2018 Professeure invitée à la Harvard Medical School et au Berkman Klein Center for Internet & Society à l’Université Harvard, à Boston.

2017 Dirige le Health Ethics and Policy Lab de l’EPFZ.