Fi de l'audace, des paris sur l'avenir et de l'égalité. C'est la sagesse, l'expérience et le genre masculin que les électeurs genevois ont privilégié au moment de désigner leur Constituante. Sortie des urnes hier, l'assemblée de 80 membres ne compte que 14 femmes et près de 50% de sexagénaires et de septuagénaires. L'âge moyen des élus atteint 56 ans. La doyenne, Solange Zosso, élue sur la liste de l'Avivo, a 77 ans. Parmi les plus âgés, on compte aussi Constantin Sayegh (PDC), 73 ans, Albert Rodrick (socialiste), ou encore Béatrice Luscher (libérale), tous deux 71 ans. Une configuration qui surprend au lendemain du scrutin. Explications.

Vote conservateur

L'âge élevé des constituants, qui fait écho au succès de l'Avivo, l'association de défense des retraités forte de neuf sièges, traduit une volonté de l'électorat de tabler sur des valeurs sûres, analyse le politologue Pascal Sciarini. «C'est un vote conservateur à tous les niveaux: les citoyens ont préféré les partis politiques à l'offre alternative des associations et, au sein des partis, ils ont plutôt voté pour des gens connus, qui ont une longue expérience derrière eux», note-t-il. Sans oublier la propension des électeurs «majoritairement âgés, à faire davantage confiance à des représentants de leurs âges». Un choix que le politologue regrette en partie: «On peut imaginer que des propositions originales et créatives seraient davantage le fait de jeunes candidats. Et on aurait aussi pu espérer que la Constitution soit l'occasion de renouveler le personnel politique, comme cela avait été le cas dans les cantons de Vaud et de Fribourg.»

En dépit de la moyenne d'âge élevée de l'assemblée, René Longet, le président des socialistes genevois, ne désespère pas de voir une relève politique émerger des rangs de la Constituante: «Il y a une dizaine de jeunes candidats intéressants», note-t-il. Pour le reste, le socialiste relève aussi le vote prudent et pragmatique des électeurs. «Ils ont privilégié les candidats qui affichent des connaissances juridiques pointues et une solide expérience institutionnelle.» Une tentative de garantir le succès de la Constituante, qui devra soumettre, dans quatre ans, sa copie au verdict populaire, estime René Longet. «Les électeurs n'ont pas dit qu'ils voulaient des vieux, mais des gens d'expérience et des experts, ce qui cadre difficilement avec des candidats de 20 ans», renchérit le libéral Jacques-Simon Eggly, 66 ans.

Première élue de la liste radicale, l'ancienne conseillère aux Etats Françoise Saudan, qui confiait avant son élection son souhait de «laisser la place aux jeunes», n'affiche pas la même sérénité que son collègue libéral. «Ma candidature a permis à mon parti de décrocher un septième siège et j'en suis heureuse, note l'élue de 69 ans, mais c'est un résultat à l'image de notre société vieillissante. Il faudra que les élus aient conscience qu'ils travaillent pour les générations futures et qu'ils prennent en compte toutes les catégories d'âges. On sait notamment que la pauvreté frappe désormais plus durement les familles monoparentales que les personnes âgées.» Faire abstraction de son propre futur pour penser à celui des jeunes, «c'est précisément ce que l'on attend d'un sage, relève pour sa part le sociologue Sandro Cattacin. C'est pour cette raison que les aînés sont souvent désignés pour siéger dans les assemblées constituantes, et pas seulement à Genève.»

Les femmes ultra-minorisées

Autre spécificité de la Constituante genevoise: la représentation ultra-minoritaire des femmes. Alors qu'elles représentaient 35% des candidates, elles ne sont que 17,5% à avoir été élues. Un chiffre d'autant plus surprenant que, dans le canton de Vaud, elles représentaient un tiers des constituants (58 sur 180). Une conséquence supplémentaire du vote très conservateur des électeurs, estiment de nombreux observateurs. Pour René Longet, dont le parti ne compte qu'une seule femme sur 11 élus (la professeure Christiane Perregaux) alors qu'il fait grand cas de la parité, la situation découle davantage de l'inégalité qui règne dans la société. «Je ne pense pas qu'il s'agisse d'un vote négatif envers les femmes. Mais elles sont malheureusement encore assez peu représentées parmi les professeurs de droit et les vieux routiers de la politique, qui ont été les profils privilégiés par les électeurs.»