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«Les électeurs sont plus critiques»

Oscar Mazzoleni, politologue à l’Université de Lausanne, spécialiste de l’UDC

«Les électeurs sont plus critiques»

Le Temps: Quel message envoient les citoyens suisses avec ce vote?

Oscar Mazzoleni: Il y a plusieurs messages, puisque cette initiative a fédéré de multiples thématiques, entre ceux qui ne veulent pas de frontaliers, ceux qui en ont ras-le-bol du gouvernement et des partis traditionnels… Mais 19 526 voix d’écart en faveur du oui, avec une participation supérieure à la moyenne, ce n’est rien, et cela démontre une forte polarisation. Le sujet touche à des enjeux très importants de politique extérieure et intérieure et l’implication du vote est vaste : économie, monde du travail, logement.

– Comment expliquez-vous le succès de l’UDC, seule dans cette campagne?

– L’UDC a mené une campagne de style plus modéré, elle a évité de jouer sur les moutons, les images chocs, son style habituel plus agressif. Elle a adopté une posture qui a plu à un électorat plus modéré que sa base traditionnelle, et a réussi à faire passer l’idée que cette initiative n’est pas si dangereuse. Les opinions favorables ont passé la rampe dans les dernières semaines. L’UDC a réussi à convaincre en jouant sur le bon sens, en disant «stop» à la démesure. Or, qui veut de la démesure?

– Pourquoi avoir changé le style ?

– Cette initiative peut être vu comme un test pour savoir l’UDC est en mesure de récupérer un électorat modéré et peut-être même chasser sur les terres des socialistes. Jouer la modération constitue un pari risqué pour un parti comme celui-ci, car il risque de perdre sa base la plus convaincue.

– Quelles sont les conséquences de ce vote pour la Suisse?

– C’est un vote qui va marquer l’histoire politique du pays et ses relations avec l’UE. Le Conseil fédéral va se trouver en difficulté dans ses relations avec l’Union européenne, qui se trouve désormais en position de force. Le gouvernement suisse devra repenser sa stratégie pour tenter des trouver les solutions juridiques pour l’application de cette initiative. Le processus sera long.

– Et pour l’UDC?

– Il pourra bénéficier d’un pouvoir de véto accru. Après l’initiative sur les minarets et celle pour le renvoi des criminels étrangers en 2010, c’est la troisième initiative lancée par l’UDC qui passe la rampe en l’espace de quatre ans. C’est un tournant pour ce parti, qui n’est pas seulement capable de meubler l’agenda politique et d’imposer ses thèmes, mais aussi d’obtenir des succès réels avec des initiatives populaires. Ce résultat augmente par ailleurs le crédit et la légitimité de l’UDC, qui a amené une thématique au cœur de son agenda politique depuis vingt ans: la défense de l’intégrité et de la souveraineté de la Suisse.

– Avez-vous une impression de déjà vu, en 1992 ?

– C’est une situation similaire, mais inversée. En 1992, L’accord sur l’Espace économique européen (EEE) était proposé par le gouvernement. Le vote d’hier ne s’agit pas d’un vote sur les accords bilatéraux, même si son résultat influencera les négociations futures avec l’UE. Ce n’est pas un refus des accords bilatéraux, mais compte tenu de la réaction de la Commission européenne, ce sont bel et bien ces accords qui sont en jeu. Comme en 1992, et peut-être plus encore, l’UDC se trouve dans une position de force pour mettre en doute les relations entre la Suisse et l’Europe.

– Est-ce ce résultat aura des effets sur les prochains élections fédérales ?

– Difficile à dire. En tout cas, on peut imaginer que cela mettra en difficulté les autres partis. Les partis – je pense notamment aux partis gouvernementaux – sont à nouveau dans la position délicate de devoir se repositionner sur des thèmes mobilisés par l’UDC, sans pour autant favoriser l’UDC. Cela risque de ressembler à l’effort de Sisyphe.

– Le Conseil fédéral et les autres partis ont-ils commis des erreurs stratégiques?

– Le Conseil fédéral et les milieux économiques ont investi d’importants moyens dans la campagne, ils n’ont pas sous-estimé cet objet, du moins dans la première phase. Par contre, la tentative de mettre en place des mesures législatives pour répondre aux inquiétudes des Suisses ne semble pas avoir eu d’impact sur la campagne. Ce n’est pas parce que l’économie va bien que les citoyens sont convaincus que tout va bien. Il en faut plus. Les sondages montrent que l’emploi se situe au rang des premières préoccupations des Suisses.

– Ce résultat pourrait-il influencer d’autres pays en Europe?

– Ce n’est pas exclu, car il participe d’une dynamique contre l’immigration plus générale en Europe. Il pourrait ouvrir une brèche et légitimer des tendances qu’on ne trouve pas seulement dans les mouvements d’extrême droite, mais aussi au sein de gouvernements tels que celui de la Grande-Bretagne et de la Belgique, qui remettent en question les acquis de la libre circulation.

– Quelles conclusions peut-on tirer sur l’usage de la démocratie directe ?

– Nous assistons à un tournant historique. Ces dernières années, la capacité de mobilisation du gouvernement et des principaux partis de gouvernement a diminué. La loyauté des électeurs ne va plus de soi, ils sont plus libres et critiques, et leur disponibilité a se former une opinion durant la campagne plus importante. Le signe le plus nette est que les initiatives fédérales passent de plus en plus régulièrement la rampe, et cela est nouveau ! Ces cinq ou six dernières années, il y a eu l’initiative Weber, celle sur l’interdiction des minarets, sur le renvoi des criminels étrangers. Ce sont des exceptions depuis que le droit d’initiative a été introduit, en 1891. La dernière initiative de l’UDC ne fait que confirme que le changement est loin d’être conjoncturel. L’initiative fonctionne, et cela laisse plus de marge de manœuvre à ceux qui ont les moyens de mobiliser l’espace public.

– Un changement qui bénéficie à l’UDC ?

– L’UDC a une force de frappe probablement supérieure à la moyenne, mais elle n’est pas la seule à pouvoir mobiliser avec des initiatives. Regardez Minder ou Weber. On peut venir de l’extérieur du système politique et l’emporter.

– Comment réussit une initiative?

– Lorsqu’elle est en phase avec les préoccupations des citoyens, et menée par une force qui sait communiquer avec les citoyens et cadrer le débat pour qu’il soit compris d’un large public.

– L’initiative est-elle remise en question en tant qu’outil de démocratie?

– Je m’attends un débat pour tenter d’endiguer les effets déstabilisants des initiative populaire sur les institutions. Un débat qui a été déjà ébauché lors de l’initiative contre les minarets. Cet outil avait, jusqu’ici, essentiellement des impacts symboliques. Il provoque de plus en plus souvent des changements qui forcent l’ensemble des institutions à s’adapter.

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