C'est une longue veillée d'armes qui a débuté ce dernier week-end, avant l'élection du Conseil fédéral le 12 décembre prochain. Elle est ponctuée par l'émergence de scénarios d'autant plus délirants que l'on s'achemine vraisemblablement vers le statu quo. Jusqu'aux petites heures du mercredi 12 décembre, nombreux sont ceux qui feront encore assaut d'imagination pour trouver la formule magique permettant de bouter Christoph Blocher hors du gouvernement.

C'est la loi du genre. Il suffit qu'une candidature au Conseil fédéral soit officialisée pour qu'elle suscite, mécaniquement, la recherche d'alternatives. En l'occurrence, ce réflexe se trouve stimulé. Il prend une dimension particulière, du fait qu'il se greffe sur une problématique qui a agité le monde politique depuis le début de l'été, le jugement porté sur la personnalité et l'action du ministre de la Justice, Christoph Blocher, et les conséquences à en tirer pour l'élection du Conseil fédéral.

Si le groupe UDC soutient comme un seul homme celui qui demeure son chef charismatique, le ministre de la Justice n'obtient guère, hors de ses frontières partisanes, de soutien dépourvu d'états d'âme que dans une majorité du groupe radical et une frange du groupe démocrate-chrétien. S'agissant des conséquences à en tirer, les frontières sont plus floues et les résolutions moins nettes. Grosso modo, on peut estimer que les Verts, les socialistes, une majorité des démocrates-chrétiens et de leurs satellites, ainsi qu'une petite minorité des radicaux ne sont pas prêts à réélire Christoph Blocher le 12 décembre. Mais ne pas être prêt à réélire Christoph Blocher ne signifie pas nécessairement que l'on est prêt à élire quelqu'un d'autre à sa place. C'est là que tout se complique.

Samedi, les Verts ont désigné un challenger à Christoph Blocher, en la personne du nouveau conseiller aux Etats vaudois Luc Recordon. Une candidature très explicitement conçue comme une candidature de combat et de témoignage, dirigée contre un ministre de la Justice jugé indigne de siéger au gouvernement pour cause de non-respect des valeurs fondamentales. Luc Recordon n'a pratiquement aucune chance d'être élu, mais les Verts ont accompagné cette candidature d'un codicille vénéneux, sous la forme d'une invite aux démocrates-chrétiens à joindre l'utile au politiquement responsable. «Nous sommes prêts à renoncer à notre propre candidature, profitez de l'occasion, proposent les Verts avec un sourire tentateur, pour récupérer votre deuxième siège aux dépens de Christoph Blocher». C'est plus facile à faire aujourd'hui, argumentent-ils, que de récupérer dans deux ans le siège de PascalCouchepin.

Les socialistes, qui ont bousillé leur propre campagne pour les élections fédérales en se focalisant sur Blocher, ne manquent pas de surenchérir. «Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras, les entend-on susurrer, nous pourrions tout à fait soutenir un autre radical à la succession de Pascal Couchepin le moment venu.»

Les démocrates-chrétiens pourraient effectivement profiter de l'occasion. Il suffirait en effet au groupe du PDC de joindre la presque totalité de ses suffrages à ceux des Verts et du PS pour faire élire son candidat à la place de Blocher. Tout le monde est ravi de mettre le nouveau centre, soit le PDC et ses satellites verts libéraux et évangéliques, qui se flatte d'être désormais le pivot de la politique fédérale, à l'épreuve de son ambition. La gauche et les Verts ont une raison supplémentaire de tenter les démocrates-chrétiens. Ce serait une façon de créer par la bande une coalition de centre gauche, qu'on ne peut pas imaginer mettre en place autrement, au moyen d'un programme de législature notamment.

Les démocrates-chrétiens ne sont évidemment pas enchantés de cette invite, encore que la perspective d'une élection au Conseil fédéral ne laisse sans doute pas de titiller l'une ou l'autre ambition personnelle et de semer quelque trouble dans les rangs. Une importante frange du parti n'est pas prête à s'allier à la gauche.

L'UDC est tout de même vaguement inquiète de la menace qui plane sur Christoph Blocher. Le groupe parlementaire a réitéré mardi sa menace de s'installer dans l'opposition en cas de non-réélection de l'un de ses deux candidats. Et il annonce qu'il représenterait aux tours de scrutin suivant celui qui ne serait pas réélu. Ce qui ouvre théoriquement la possibilité d'un affrontement entre Christoph Blocher et Hans-Rudolf Merz, dont le tour d'élection vient en avant-dernier.

Les autres groupes parlementaires, qui siégeaient également mardi, se sont évidemment bien gardés de prendre position. Le groupe PDC a décidé de ne pas auditionner Luc Recordon, et annonce qu'il se déterminera la semaine prochaine. Quant au groupe socialiste, il attend que le PDC ait décidé pour se prononcer. Autant dire que la semaine à venir s'annonce encore riche en spéculations.