L'«esprit de Tavel» continuera de souffler sur Fribourg. Après un suspense qui a tenu en haleine le landerneau politique rassemblé à l'Hôtel de Ville dimanche après-midi, le verdict des urnes est finalement tombé: la formule magique à la fribourgeoise vivra cinq ans de plus, avec un gouvernement cantonal composé de trois démocrates-chrétiens, deux socialistes, un radical et un indépendant.

Claude Lässer plébiscité

Brillant vainqueur de ce second tour, le sortant Claude Lässer (Parti libéral-radical) est plébiscité par 54,5% des électeurs (voir infographie). Le patron des Finances cantonales bénéficie de l'alliance entre son parti et les démocrates-chrétiens, mais tire aussi indubitablement profit de la bonne santé du trésor public. Deuxième, l'agriculteur PDC Georges Godel réussit une belle élection, alors que les deux socialistes Anne-Claude Demierre et Erwin Jutzet font une remontée spectaculaire par rapport au premier tour. La Gruérienne double quasiment son score, alors que le Singinois obtient 10000 suffrages supplémentaires. Enfin, le paysan UDC Pierre-André Page n'a jamais été dans la course, malgré un gain final de 5000 voix par rapport au soir du 5 novembre.

Le déroulement de la journée aurait toutefois pu laisser prévoir une autre issue. Durant les quatre heures et quart qu'a duré le dépouillement des urnes, Jean-Claude Cornu a longtemps pu croire qu'il réussirait à gagner son pari: s'emparer de l'un des deux fauteuils du PS. Au fur et à mesure de l'évolution des différents scores communaux, le préfet de la Glâne a en effet compté jusqu'à près de 1000 voix d'avance sur les deux socialistes.

Seulement voilà. Les villes n'avaient pas encore parlé. Les résultats de Bulle (qui est pourtant un fief radical) et des premières communes de l'agglomération fribourgeoise commençaient en effet d'inverser la tendance. Et à 16h15, quand le chef-lieu cantonal livra son verdict, ce fut un véritable raz-de-marée socialiste. Les deux candidats de gauche y obtenaient près de 2000 suffrages de plus que le radical. Pour finalement disposer d'une confortable avance globale sur lui.

La déception radicale

«Je suis bien entendu déçu. Le résultat de Jean-Claude Cornu est bon; longuement en tête de la course, il perd de peu à la fin. Nous savions que la ville de Fribourg ferait la différence. Je ne pensais pas que ça serait à ce point-là...» L'analyse est de Charly Haenni, un président du PLR qui peine à cacher son émotion. Comme ses coreligionnaires, en nombre à l'Hôtel de Ville, il y a cru quasiment jusqu'au bout. Jusqu'à ce que la capitale démontre avec éclat qu'elle était désormais clairement un bastion de la gauche.

Autre son de cloche, évidemment, du côté de son homologue socialiste Solange Berset: «Le PS a depuis le début axé sa stratégie sur deux tours. Le premier pour donner un choix à nos électeurs et renforcer notre présence au Grand Conseil. Le second pour resserrer nos forces afin de préserver nos deux sièges au gouvernement. Au bout du compte, le succès est total», triomphe-t-elle.

Le résultat final lui donne certes raison, mais il s'en est fallu d'un cheveu. En difficulté durant toute la campagne, le PS a eu des sueurs froides dimanche après-midi. Stupéfait qu'il était devant la performance en demi-teinte d'Erwin Jutzet. Conseiller national depuis 1995, le Singinois était censé être la locomotive du parti lors de ces élections. Or il n'a de loin pas assumé ce rôle, apparaissant peu motivé et démontrant surtout de criantes lacunes au sujet de certains dossiers de politique cantonale. Conséquence: il est finalement largement devancé par sa colistière Anne-Claude Demierre, qui bénéficiait pourtant d'une notoriété bien moindre à la base.

«L'effet femme»

Cet état de fait n'étonne pas outre mesure la Gruérienne: «J'étais très présente lors de la campagne pour le second tour. Mon duel avec Jean-Claude Cornu, notamment, a accaparé l'attention. Je pense avoir également bénéficié de l'effet femme», analyse-t-elle. Plus globalement, Anne-Claude Demierre estime que les Fribourgeois, par ce scrutin, ont démontré leur attachement à un équilibre des forces au sein de leur gouvernement.

Erwin Jutzet, quant à lui, se déclare ravi par ce «superbe résultat». Estimant que ce n'est pas à lui de juger si sa campagne a été bonne ou mauvaise, il explique le peu de soutien que lui a accordé son district, la Singine, par le fait qu'il disposait déjà d'un conseiller d'Etat en la personne de Beat Vonlanthen, élu au premier tour.

Du côté des démocrates-chrétiens, enfin, la satisfaction est grande. «Avec trois PDC et un PLR au gouvernement, l'objectif de l'alliance est atteint», note le président Emanuel Waeber. Georges Godel renchérit: «Honnêtement, quelque part, j'aurais préféré une élection tacite. Mais, maintenant, j'ai la légitimité populaire. Jean-Claude Cornu a eu sa chance, le peuple en a décidé autrement.»