«Le rassurant de l'équilibre, c'est que rien ne bouge. Le vrai de l'équilibre, c'est qu'il suffit d'un souffle pour tout faire bouger.» Ce mot de Julien Gracq pourrait bien prendre tout son sens ces prochaines semaines à Fribourg. Dans la course au Palais fédéral, les états-majors politiques ont désormais placé leurs troupes sur le plateau de jeu. Au National, Fribourg est représenté par deux démocrates-chrétiens, un radical, deux socialistes et un chrétien-social. Alors qu'à la Chambre haute l'alliance bourgeoise – un radical et un démocrate-chrétien – avait fait main basse sur le siège socialiste en 1999. Avec un mandat glané après le recensement fédéral, les candidats s'affronteront donc pour les sept tickets de député et les deux de sénateur.

Et les partis ont à première vue choisi la sécurité en lançant dans la course pas moins de six sortants sur les neuf mandats attribués à Fribourg. Seuls les deux démocrates-chrétiens Hubert Lauper au National et Anton Cottier aux Etats ne se représentent pas. Reste que, derrière la façade de la continuité, plusieurs facteurs indiquent que les positions des uns et des autres ne sont pas aussi solides que la seule prime au sortant pourrait le garantir.

La situation actuelle semble pour l'heure assez claire concernant les deux mandats des Etats. Pour succéder à Anton Cottier, le PDC a lancé dans la course son poulain le plus populaire. Le conseiller d'Etat Urs Schwaller devrait en effet passer la rampe sans problème. Son colistier, le radical Jean-Claude Cornu, devrait bénéficier de la machine à gagner qu'est l'alliance bourgeoise. En 1999, le candidat radical, aspiré par le score du démocrate-chrétien, avait été élu au premier tour, renvoyant à ses études le sortant socialiste Pierre Aeby. Après la défection de Ruth Lüthi, le PS était gêné aux entournures pour proposer une candidature capable de provoquer un ballottage entre son candidat et le radical. Les socialistes ont opté pour Alain Berset, l'une de ses étoiles montantes, et l'expérimenté Louis-Marc Perroud. Motif de ce choix: plus grand est le nombre de candidats au premier tour, plus il y a de chances d'obtenir un ballottage. De forces égales au niveau cantonal, radicaux et socialistes seraient alors à couteaux tirés pour le dernier ticket. La décision du PCS et surtout de l'UDC d'entrer dans la course à la Chambre haute pourrait aussi augmenter la probabilité d'obtenir un deuxième tour.

Mais un homme peut mettre tout le monde d'accord. Avec son aura, Pascal Corminboeuf aurait toutes les chances d'être élu aux Etats. Le ministre dit hésiter, trouvant encore de la satisfaction au gouvernement. Ce suspense doit être insoutenable pour Jean-Claude Cornu, dont l'avenir est suspendu aux lèvres du colosse de Domdidier. Mais en y réfléchissant bien, qu'irait bien chercher à Berne Pascal Corminboeuf? Bien sûr, il sera certainement brillamment élu. Mais après? Lui qui a construit tout son parcours sur cette capacité à se démarquer de l'affrontement gauche-droite devra choisir cette fois-ci un camp. Sous peine de disparaître dans l'anonymat du conseil. Une fois le masque tombé, qu'adviendra-t-il de son parcours atypique, celui d'un personnage indépendant au-dessus de la mêlée? Plus grand-chose. Il n'est donc pas sûr que Pascal Corminboeuf ait quelque chose à gagner d'une élection à Berne. Et peut-être sont-ce là les raisons de ses hésitations.

Au Conseil national, la bataille s'annonce rude aussi. Le septième mandat est bien sûr l'objet de toutes les convoitises. Grâce à son excellent score aux élections cantonales de 2001, l'UDC peut revendiquer le sésame. Avec le transfuge du Parti radical gruérien, l'industriel Jean-François Rime, le parti de Christoph Blocher devrait logiquement récupérer le siège perdu en 1995.

En revanche, une vraie menace pèse sur la gauche, qui depuis 1999 représente 50% des mandats fribourgeois sous la Coupole. Alors que socialistes, chrétiens-sociaux et Verts ne comptent que 41 députés sur 130 au Grand Conseil, un rééquilibrage au profit de la droite semble possible au National. Les démocrates-chrétiens n'ont d'ailleurs pas caché que la reconquête du siège perdu en 1999 face aux socialistes était l'un de leur objectif majeur. Et le PDC n'a pas fait dans la dentelle en envoyant au front tous ses ténors. Conduite par la sortante Thérèse Meyer, la liste est ainsi complétée notamment par trois députés de renom: le syndic de Fribourg, Dominique de Buman, le directeur de Prolait, Georges Godel, et le Singinois Josef Fasel. Avec huit sièges perdus lors des cantonales, la gauche devra se reprendre pour éviter une nouvelle désillusion. Les socialistes, avec les sortants Erwin Jutzet, Liliane Chappuis et le syndicaliste Christian Levrat, ainsi que le chrétien-social Hugo Fasel seront ses meilleurs atouts pour tenter de conserver un troisième siège. La joute s'annonce très serrée. Quant au Parti radical, il ne devrait pas avoir de souci pour conserver son mandat.