Certains y verront l'humour caustique du pince-sans-rire Laurent Moutinot. D'autres un aveu de faiblesse. La lettre ouverte que le conseiller d'Etat socialiste a publiée vendredi dans l'organe de son parti, Post Scriptum, a en tout cas surpris plus d'un militant. Elle déplore les rumeurs colportées au sein de son propre parti laissant entendre que Laurent Moutinot va «au-devant d'un échec électoral cuisant». Or l'impression qui s'en dégage n'est peut-être pas celle que le magistrat entendait donner: l'élu semble douter du véritable soutien dont il bénéficie parmi les socialistes, qui devront choisir leurs candidats au Conseil d'Etat lors du congrès du 5 mars. Il apparaît comme un magistrat blessé par une rafale d'attaques relatives à des dossiers tels que celui du Stade de Genève ou de la pénurie de logements.

«Je suis en grande forme»

Député socialiste, Sami Kanaan livre son interprétation: «Le poste que Laurent Moutinot occupe au DAEL [ndlr: Département de l'aménagement, équipement et logement] est très exposé. On lui colle tous les maux de la République alors que, bien souvent, les responsabilités sont partagées. Dans le domaine du logement par exemple, bien des projets, comme celui des communaux d'Ambilly, sont freinés par des milieux de droite.» Le parlementaire comprend dès lors la démarche de son ministre comme la réaction à un ras-le-bol. «On peut avoir une peau de crocodile, mais certains jours, c'en est trop», analyse-t-il.

Contacté par Le Temps, Laurent Moutinot procède à une analyse de texte de sa bafouille: «Je l'ai écrite sur le ton de la plaisanterie, mais c'est aussi un coup de gueule pour dire que j'en ai assez de l'hypersensibilité du monde politique. Plusieurs personnes viennent me voir avec une mine de conspirateurs. Mais je suis en grande forme et pas impressionnable.» Difficile toutefois de ne pas voir dans l'appel du conseiller d'Etat au rassemblement de son parti un effet de miroir. En priant ses camarades de ne pas se laisser déstabiliser par des bruits de couloir, Laurent Moutinot tente aussi de se rassurer lui-même. Ses propos révèlent une insensibilité un peu surjouée: «Camarades, ce n'est pas moi qu'on affaiblit par ces bruits défaitistes, mais le Parti socialiste genevois […] Si la droite voulait ma peau, c'est parce que je suis resté à gauche. Si j'étais si mou, pourquoi vouloir m'éliminer?»

Un parti sous pression

Dans les faits, bien que premier parti genevois des dernières élections fédérales, le parti à la rose est sous pression. La droite a nommé Laurent Moutinot «maillon faible» du gouvernement dont elle entend saper l'assise. En outre, la démission récente de Nils de Dardel, qui fut conseiller national socialiste pendant douze ans, laisse entrevoir un début de confrontation entre les socialistes et l'Alliance de gauche, au cas où le démissionnaire devait adhérer à l'une des formations de l'extrême gauche. Il n'empêche. Bien qu'objet de critiques au sein de son parti, Laurent Moutinot devrait se retrouver sur le ticket socialiste pour le Conseil d'Etat au côté de Charles Beer au soir du 5 mars.

En ce début d'année des hannetons (ndlr: année électorale), la gesticulation politique est en tout cas considérable et précoce. Après le PDC, le ministre chargé du Département de l'aménagement, équipement et logement en donne lui aussi le ton: «Camarades, la campagne, déjà commencée, va être dure – ignoble parfois – mais il est indispensable que nous restions unis […] et que vous n'accordiez jamais le moindre crédit aux rumeurs déstabilisantes.» Et un peu comme Clausewitz pour qui la guerre n'était que la continuation de la politique, Laurent Moutinot estime dans sa lettre que la tactique de la droite, «vieille comme le monde» est de diviser ses adversaires. Il martèle la nécessité de ne pas y donner prise.