Le document produit déjà l'effet d'une bombe dans les milieux académiques et politiques. Il annonce des débats musclés entre Berne et les cantons disposant d'une faculté complète de médecine. Voici quelques jours, neuf Conseils d'Etat et les universités se sont vu remettre le rapport final d'un groupe de travail présidé par le secrétaire d'Etat à la science et à la recherche, Charles Kleiber. Un groupe de travail se penchant sur l'avenir de la médecine universitaire en Suisse au sein duquel ont participé «à titre personnel» des conseillers d'Etat tels que le Zurichois Ernst Buschor, le Bernois Mario Annoni ou encore le Genevois Pierre-François Unger, mais aussi Thomas Zeltner, chef de l'Office fédéral de la santé publique. Ces travaux, qui s'inscrivent dans le cadre de la réforme des hautes écoles et des débats autour de la révision de la LAMaL, serviront au chef du Département fédéral de l'intérieur, Pascal Couchepin, pour entamer les discussions avec les cantons concernés.

Le rapport que Le Temps a pu se procurer recommande des réformes radicales. La première consiste à concentrer sur 3 sites les 5 centres hospitalo-universitaires (CHU) actuels d'ici à «2005 sur une base volontaire et dès 2008 sur une base légale contraignante». Pour chaque centre, un seul doyen est prévu. Les trois pôles nationaux envisagés sont Berne-Bâle, Genève-Lausanne et enfin Zurich. But de ces concentrations: rationaliser notamment les équipements coûteux destinés à la médecine de pointe à l'échelle nationale.

A Bâle, cette perspective provoque une levée de boucliers. D'autant que le canton se dit «irrité» de n'avoir pas été représenté au sein dudit groupe de travail. Mais les Bâlois préparent déjà la riposte: «Notre faculté de médecine n'est pas insignifiante», s'insurge Andreas Faller. Le secrétaire général du Département de la santé de Bâle-Ville ne laisse planer aucun doute. Son canton fera tout pour conserver l'intégrité de sa faculté de médecine, qui entretient des liens très étroits avec l'industrie pharmaceutique. Novartis n'a-t-elle pas offert à l'université rhénane un bâtiment destiné à la recherche médicale? Pour Andreas Faller, la donne est claire: «Une solution est possible sans passer par la suppression d'un site.» Le secrétaire général estime néanmoins que le groupe Kleiber a omis d'intégrer la dimension transfrontalière, minimisant par là l'importance de la faculté bâloise. «Nous collaborons beaucoup avec la France et l'Allemagne. On ne peut donc pas occulter cet aspect, qui ne touche d'ailleurs pas Zurich et Berne, mais des cantons-villes comme Bâle et Genève.» A Genève précisément, le nouveau doyen de la faculté de médecine, Jean-Louis Carpentier, admet la nécessité d'un regroupement dans la médecine de pointe, mais met en garde: «Nous devons en revanche garder notre structure dans les soins de base.» Quant à la faisabilité du projet, il se réfère aux lents progrès effectués entre Genève et Lausanne pour prévenir que «les obstacles seront encore nombreux».

Autre point fort de la réforme: la volonté d'instituer un conseil de la médecine universitaire, qui serait présidé par un conseiller fédéral. Cette institution, composée de représentants politiques de la Confédération et des cantons dans le domaine universitaire et sanitaire, serait investie de compétences de régulation, de fixation des conditions-cadres (nombre d'étudiants de médecine, objectifs de formation, planification stratégique, etc.). L'objectif est de «créer un espace national de la médecine universitaire». Dans ce sens, la Confédération entend assurer un «leadership accru», qu'elle monnayerait par une plus forte participation financière. Ainsi, pour la formation, celle-ci pourrait passer de 17% à 50%, engendrant des coûts supplémentaires de près de 200 millions de francs par an. Mais en contre-partie, des contrats de prestations standards seraient établis avec les trois centres hospitalo-universitaires.

Ce type de conseil ne suscite pas non plus l'enthousiasme des Bâlois. «La formation médicale doit rester en premier lieu de la compétence des cantons et non pas de la Confédération», souligne Andreas Faller. Le chargé des affaires universitaires reconnaît néanmoins que la coordination intercantonale doit être améliorée, mais «sans perte d'autonomie».

Enfin, la «réforme Kleiber» vise à constituer un conseil hospitalo-académique censé préparer les décisions politiques dans le secteur. Il serait composé de «personnalités éminentes» au sein de la communauté universitaire et médicale, mais aussi de la société civile et des assureurs.

Les raisons invoquées pour justifier la réforme par le groupe de travail de Charles Kleiber découlent de plusieurs constats. Tout d'abord, les cantons «n'ont plus la capacité de garantir un financement stable à moyen ou à long terme» de la formation et de la recherche dans le domaine médical. Ils sont menacés d'asphyxie. De plus, les universités doivent sacrifier toujours davantage de disciplines au seul profit de la médecine Ainsi, si les étudiants de médecine ne représentent que 12% des effectifs, ils «monopolisent» près de 25% des budgets des alma mater. En outre, l'équilibre entre la formation, la recherche et les soins est rompu. A un moment où les finances tant fédérales que cantonales sont aux abois, il est temps d'agir. Le souhait de concentrer les centres hospitalo-universitaires sur trois sites procède de cette logique. Il reste que le critère de masse critique (bassin de deux millions d'habitants minimum pour maintenir un CHU complet) laisse de marbre certains responsables cantonaux qui le jugent arbitraire. A n'en pas douter, le projet «Kleiber» a encore du chemin à faire.