Scandale

Elevage d’oiseaux et train de vie de luxe: un rapport révèle les excès de la voirie de Zurich

Après deux ans d’enquête, un document de 300 pages détaille les irrégularités commises au sein du service de la voirie durant vingt ans et livre des explications sur les causes de cette dérive

Cette image avait frappé les esprits: un bassin avec terrasse en bois et parasols, au milieu d’une station d’épuration. Urs Pauli, directeur de la voirie de Zurich, y conviait ses collaborateurs à des barbecues tous les mois. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres dans une affaire qui suscite l’indignation dans la cité de Zwingli. Pendant des années, des employés de la ville se sont accordé des largesses avec les deniers publics.

Mercredi, l'exécutif a présenté devant les médias les résultats d’une enquête externe mandatée par la ville pour faire la lumière sur ce dossier hors norme. Les conclusions du rapport de 300 pages du professeur de droit Tomas Poledna révèlent l’ampleur des irrégularités qui ont eu lieu durant vingt ans au sein du service d’élimination et recyclage (ERZ) de Zurich.

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Détournement d'argent public

D’abord isolés, les écarts se sont multipliés, devenant peu à peu systématiques. C’est, par exemple, un collaborateur qui, se plaignant de son salaire, se voit octroyer une voiture de fonction à 100 000 francs, qu'il pouvait utiliser sans limites durant son temps libre. Puis l’extension de ce privilège à l’ensemble de la direction. Le rapport révèle aussi l’existence de trois «boîtes noires» alimentées par les produits de la vente de ces véhicules de fonction: un détournement d’argent public évident.

Au nom du bien-être du personnel, la voirie offrait des subventions généreuses pour les repas, des fêtes de Noël gargantuesques, une salle de fitness de standing, un centre de formation continue, ou encore un médecin du personnel à plein temps.

Absence de contrôle

L’origine de la dérive remonte aux années 1990. La voirie est alors en proie aux déficits. Un nouveau directeur, Gottfried Neuhold, est engagé pour redresser la situation. Il parvient à ramener l'équilibre financier. La voirie acquiert une réputation d’élève modèle. Son chef obtient dès lors la confiance de la municipalité et de plus en plus de marge de manœuvre. Un statut dont héritera son successeur, Urs Pauli.

Le service de la voirie s’est peu à peu «enfermé dans un monde parallèle», en violation des règles de l’administration, souligne le rapport, qui fait état d’un manque de transparence «jusqu’au mensonge». Son auteur relève en outre le manque de stratégie et les lacunes en matière de gouvernance de la part de la ville. La direction de l’ERZ a pu laisser libre cours à ses désirs, sans questions ni contrôle. 

Anecdote révélatrice: le directeur Urs Pauli, passionné d’émeus – une sorte d’oiseau ressemblant à une autruche –, a installé plusieurs volatiles dans une station d’épuration désaffectée. Les collaborateurs de son service s’occupaient de nourrir les oiseaux, parfois durant leur temps libre. Il a aussi ouvert, dans une halle industrielle, un musée où étaient entreposés des véhicules historiques de ramassage des déchets. Des employés qui auraient dû voir leur contrat se terminer étaient réaffectés à l’entretien de ces pièces de collection.

Des irrégularités apparentes depuis 2015

Les irrégularités avaient commencé à faire surface en 2015, avec un dépassement de budget de 15 millions de francs dans la construction d’un nouveau centre de logistique. Suivent, en 2017, des révélations sur le train de vie d’Urs Pauli – qui roule dans une BMW de fonction à 130 000 francs – et l’existence d’une caisse noire contenant 215 000 francs en liquide. La municipalité le licencie avec effet immédiat. Dans un premier temps, Urs Pauli fait recours contre cette décision et défend son bilan. Mais sa requête est rejetée par la justice cantonale.

«Nous travaillons à créer une nouvelle culture dans le service, pour éviter que ce type d’irrégularités ne se reproduise», souligne Richard Wolff, municipal de la gauche alternative, à la tête du département responsable de la voirie depuis 2018. Un nouveau chef a pris ses fonctions le premier juillet et l’équipe dirigeante a été revue à la baisse. Et voirie possède désormais un responsable «finances et contrôle».

Employés accostés dans la rue

Mais la réputation du service a souffert. «Certains employés sont accostés dans la rue par des habitants qui leur font des reproches. Pourtant, la qualité de leur travail n’est pas en cause: la ville est d’une propreté remarquable!» tient à souligner Richard Wolff. Autre conséquence, suite à la découverte de cette débauche de moyens: une motion du parlement a poussé la municipalité à réviser sa fiscalité. «Les impôts sont peut-être trop élevés et pourraient être revus à la baisse», explique Richard Wolff.

Depuis, les caisses noires ont été dissoutes, les voitures de luxe vendues, le musée fermé. Mais l’affaire n’est pas close. Une autre enquête d’une commission parlementaire est en cours. Le Ministère public zurichois a ouvert une procédure publique contre Urs Pauli ainsi que sept autres personnes pour gestion déloyale des intérêts publics et faux dans les titres. Et la ville cherche encore des places pour les émeus.

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