A l’école secondaire de Therwil, deux élèves musulmans sont dispensés de serrer la main de leur enseignante. Depuis que la Schweiz am Sontag s’en est fait l’écho, une tempête médiatique s’est abattue sur cette commune de 10 000 âmes dans le canton de Bâle-Campagne. L’histoire a fait réagir la ministre de la justice Simonetta Sommaruga. Sur les ondes de l’émission 10vor10 de la SRF, la conseillère fédérale a jugé hier que cette mesure va trop loin: «Il faut être clair. Serrer la main fait partie de notre culture et de notre quotidien. Ce n’est pas l’idée que je me fais de l’intégration», dit-elle.

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Serrer la main de son professeur lorsqu’on entre en classe faisait en tout cas partie d’un rituel sans âge à Therwil, jusqu’à ce que l’école secondaire ne se trouve confrontée à la fin de l’année dernière à cette question épineuse: deux jeunes de 14 et 15 ans, invoquant des raisons religieuses, refusent de se plier au salut quotidien. L’islam, disent-ils, leur interdit de toucher la main d’une femme. Les élèves ne viennent pas d’arriver en Suisse, ils y vivent déjà depuis plusieurs années. Après une discussion avec le corps enseignant et la commission scolaire de Therwil, la direction de l’école secondaire décide d’accorder une exception aux deux garçons, à condition qu’ils ne serrent pas la main des enseignants masculins non plus, afin d’éviter une discrimination entre hommes et femmes.

Serrer la main du professeur est une pratique tout à fait habituelle. Par ce geste, l’enseignant dit bonjour aux élèves, il leur indique aussi qu’il est là pour eux.

La parade ne convainc personne. Professeurs et directeurs de l’instruction publique condamnent unanimement. «C’est ridicule!», réagit Michaël Weiss, de la faîtière des enseignants de Bâle-Campagne. A ses yeux, la liberté de religion «ne peut justifier en aucun cas cette exception. Serrer la main du professeur est une pratique tout à fait habituelle. Par ce geste, l’enseignant dit bonjour aux élèves, il leur indique aussi qu’il est là pour eux». Dans la rue, refuser une main tendue s’apparente à de la grossièreté, voire un signe de d’agression. Dans la classe d’école, c’est une entorse au respect de l’autorité de l’enseignant, estiment de concert les représentants du corps enseignant. Le recteur de l’école secondaire de Therwil, Jürg Lauener, lui, maintient sa position: «Nous n’avons aucune raison de changer d’avis, sauf si les autorités cantonales se prononcent contre notre décision», dit-il.

Une question de société

Sollicité par la direction de l’école de Therwil, le département de l’instruction de Bâle-Campagne prépare une expertise sur la question. Il compte également établir une directive qu’il enverra à toutes les écoles du canton. Le cas ne s’était jamais présenté jusqu’ici. L’exception «n’est pas une solution durable, estime Monica Gschwind, directrice du département. Les mêmes règles doivent s’appliquer à tous les étudiants. C’est aussi une question de société: hommes et femmes doivent être traités de la même manière».

Le président de la Conférence suisse des directeurs cantonaux de l’instruction publique (CDIP), Christoph Eymann, estime lui aussi que l’établissement de Therwil va trop loin. «A l’école, tous doivent se comporter de la même manière, on ne peut accepter de telles exceptions». Il en va selon lui de la cohésion sociale et du rôle de «liant» des communautés joué par l’école: «Nous ne pouvons admettre un comportement discriminant à l’égard des femmes». Christoph Eymann souligne qu’il s’agit d’un cas exceptionnel: la CDIP n’a pas connaissance d’autres demandes similaires. «Cela ne signifie pas que les écoles n’y sont pas confrontées. Mais elles règlent sans doute ce type de cas à l’interne, sans arbitrage», précise-t-il.

Il n’y a pas de référence, dans le coran, légitimant le refus de serrer la main d’une enseignante.

Le président de la Fédération des organisations islamiques de Suisse (FOIS), Montassar BenMrad, regrette que l’école ait à traiter de cette question à travers de nouveaux règlements. «Il n’y a pas de référence, dans le coran, légitimant le refus de serrer la main d’une enseignante, souligne-t-il. Plusieurs savants musulmans ont affirmé qu’une simple poignée de main pour saluer une autre personne ne pose pas de problème. Avec le dialogue, l’école aurait pu faire comprendre à ces jeunes et à leurs parents».

Mallory Schneuwly Purdie, sociologue, s’intéresse de près à la minorité musulmane de Suisse. Elle aussi estime que l’école n’a pas pris la décision adéquate: «Si ces jeunes viennent d’une famille fondamentaliste, c’est bien au travers de l’école qu’ils peuvent apprendre d’autres codes culturels et sociaux. C’est aussi le rôle des enseignants de transmettre les codes et valeurs telles que l’égalité des sexes et le respect de l’autre».