Le Jura vivra un grand chambardement, au terme du processus électoral cantonal qui se terminera le 8 novembre, date du second tour de l'élection au gouvernement. Au moins trois des cinq ministres actuels s’en vont et la position d'un quatrième, le socialiste Michel Thentz, est vacillante.

Le Jura voit ainsi se retirer l’une des deux fortes personnalités de l’exécutif avec le PDC Charles Juillard (large vainqueur du premier tour de dimanche dernier): la socialiste Elisabeth Baume-Schneider, ministre de la Formation, de la Culture et des Sports depuis treize ans. L’assistante sociale est devenue femme d’Etat.

Le Temps: Treize ans d’exécutif cantonal, est-ce que ça a étouffé la militante socialiste que vous étiez en 2002, lors de votre élection ?

Elisabeth Baume-Schneider: Non. Si je teste ma capacité à m’indigner, à résister ou à repérer des situations d’injustice, j’ai l’impression d’être encore bien éveillée. 

- Votre expérience apporte-t-elle la démonstration qu’il y a de la place pour des militants dans des exécutifs ?

- J’en suis convaincue. Être militante dans un gouvernement, c’est avoir des convictions, du courage, l’humilité d’essayer de composer avec une majorité qui a d’autres idées en y amenant ses sensibilités. Plus un élu est coloré et tonique, mieux il contribue à la co-construction par un exécutif de projets riches et denses. L’important, c’est de rester loyal par rapport à son propre engagement, à sa famille, à son parti, à la population qu’on représente. Je serais attristée que ma région des Franches-Montagnes, ou le Jura, ne se reconnaisse pas en moi.

- Quitterez-vous le Conseil d’Etat fatiguée ?

- Je ressens la fatigue, plutôt saine, de celle qui s’est donnée sans compter, qui se lève tôt et se couche tard, mais je n’ai pas de problèmes de santé. Ce qui m’aura fatiguée, ce sont les vains débats parlementaires, où les positions sont figées malgré les arguments avancés. Le jeu politique devrait ouvrir de la place à la spontanéité, à davantage de capacité à construire ensemble les décisions au sein même du parlement.y

- Qu’est-ce qui aura marqué le style Elisabeth Baume-Schneider ?

- La franchise, je ne manie pas trop la langue de bois. Je sais prendre des risques, je ne crains pas d’être parfois chahutée, je ne renonce pas facilement. Quand je suis convaincue par un projet, je sais être dynamique et courageuse. Et je suis une femme. Lorsque j’ai été élue, mon deuxième fils avait deux ans, le premier 9. La conciliation de mon activité institutionnelle et de mon rôle de mère de famille est peut-être ma principale signature. J’ai eu la chance d’avoir un mari qui a mis son activité professionnelle entre parenthèses pour s’occuper des enfants, l’environnement familial m’a permis d’être pleinement disponible pour la cause publique. Personne ne m’a culpabilisée et pourtant, j’ai souvent douté.

Vous avez été durant treize ans ministre de la Formation. Comment va l’école jurassienne ?

En classes et au vu des résultats, elle va bien. Pisa le montre, nous avons aussi des jeunes qui sortent de l’école avec des projets, qui trouvent des places d’apprentissage, qui réussissent bien leurs études supérieures.

- Vous avez mis un accent fort sur l’apprentissage des langues étrangères, de l’allemand en particulier. Défi relevé ?

- J’en suis effectivement fière. J’ai réussi à montrer, dans un Jura qui avait créé un canton pour défendre la langue française, l’importance du plurilinguisme. C’était particulièrement audacieux, dans le Jura, de promouvoir la langue allemande. Certes, la filière bilingue n’a pas fonctionné comme nous l’avions imaginée, mais je suis très heureuse de voir les parents inscrire leurs enfants aux cours de langue et culture allemandes. La cerise sur le gâteau, c’est la maturité bilingue qui voit des étudiants jurassiens passer deux ans au lycée de Laufon, en totale immersion, puis des étudiants laufonnais venir deux autres années au lycée de Porrentruy.

- Vous serez partie au moment d’inaugurer le campus tertiaire à Delémont en 2016, une construction qui hébergera la HEP et les antennes de la Haute Ecole Arc et le siège de la HES-SO. Une frustration ?

- Aucunement. Ce campus est une autre fierté. Il dit l’importance que le Jura donne à la formation, tertiaire en l’occurrence. Dès septembre 2016, de 500 à 600 personnes se côtoieront et échangeront sur ce site. Le métissage entre étudiants qui deviendront enseignants, infirmiers, ingénieurs ou économistes constitue un enrichissement. Ce campus arrime un peu mieux la HES-SO à Delémont. La nouvelle rectrice Luciana Vaccaro et le rectorat sont davantage présents que ne l’était Marc-André Berclaz. Ces éléments montrent que le Jura qui a beaucoup investi dans ses écoles et notre système de formation sont crédibles.

- Vous êtes aussi ministre de la Culture, avec une succession d’échecs, de la collaboration avec Berne jusqu’à la mise en valeur des traces de dinosaures qui patine…

- Je conteste la notion de succession d’échecs. C’est vrai, les projets d’office interjurassien de la culture et de Centre régional des arts de la scène Crea interjurassien ne se feront pas, en raison du refus du canton de Berne. Mais, dans l’adversité, j’ai su résister et maintenir le lien avec les acteurs de la vie culturelle. Nous avons là un magnifique projet de théâtre jurassien cette fois, à Delémont, avec une émulation positive autour des activités culturelles des arts de la scène. 

- Pourquoi, plus de dix ans après la découverte des traces de dinosaures, les infrastructures de mise en valeur ne sont pas réalisées ?

- Les projets de musée nécessitent un long temps de maturation. Ce qui me chagrine, c’est la difficulté des Jurassiens de croire au potentiel d’un projet paléontologique. Le potentiel scientifique est avéré. A Porrentruy et à l’Ajoie de s’approprier l’opportunité touristique. 

- Après avoir beaucoup dépensé pour l’autoroute ou les écoles, le temps est-il venu pour le Jura d’investir dans la culture ?

- Oui. Ce d’autant que le Jura a trois projets complémentaires, culturels et socio-économiques, qui lui correspondent bien : le théâtre, le musée pour les traces de dinosaures et les sciences de la terre et les aménagements à l’étang de la Gruère. Il doit éviter de tout vouloir faire «en petit» et ne pas mettre en concurrences malsaine la culture et le sport, un théâtre et une patinoire. Il faut faire les deux. Selon un programme échelonné, débattu avec le parlement et la population jurassienne. Le Jura doit montrer que les infrastructures socio-culturelles et sportives concourent au bien-être des habitants et à l’attractivité de la région. Il faut, là aussi, une dose de courage politique.

- Avez-vous le sentiment d’avoir permis au Jura de grandir, de progresser ?

- Oui. La visibilité et la reconnaissance du Jura ont progressé. De turbulent, le canton est devenu impatient. Nous sommes mieux positionnés dans l’axe Bâle – Arc jurassien. Il s’agit de confirmer notre arrimage à Bâle tout en étant fondamentalement romands.

- A 52 ans, qu’allez-vous faire de votre retraite gouvernementale ?

- Travailler. J’ai des projets. J’espère travailler, dans l’année qui vient, à 70% environ, et avoir un engagement associatif. Ce sera dans les domaines qui me sont proches, social, culture ou formation.

- Quittez-vous la politique ou lorgnez-vous sur les élections fédérales de 2019 ?

- Je me suis interrogée en début d’année, mais je ne suis pas de nature confrontative au sein de mon parti. Le PS jurassien a de bons candidats aux Chambres fédérales, ce n’était pas le moment pour moi. Dans quatre ans ? Je ne sais pas. Sinon qu’il ne faut jamais dire jamais.

- Continuerez d’apporter votre contribution au Jura ?

- Je ne suis pas de ces gens indispensables ou qui restent dans l’ombre pour tirer des ficelles. Mais pourquoi ne pas être une autre petite lumière au service du Jura. Si ma connaissance de certains projets et mes réseaux peuvent être utiles, d’accord, mais ce serait prétentieux et pas dans ma nature de me proclamer candidate à telle ou telle fonction, dans les projets culturels par exemple. Je verrai les éventuelles sollicitations en la matière.