Dans les recoins sombres de l’Hôtel du gouvernement jurassien à Delémont, dimanche après-midi, les premiers conciliabules ont débuté. Avec deux personnages centraux. D’une part, le maire PDC de Delémont, Pierre Kohler, dans le rôle du tireur de ficelles – il a fait campagne pour que le PDC et le PS emportent chacun deux sièges, soutenant les candidats socialistes, en particulier son concitoyen delémontain Michel Thentz. D’autre part, la ministre socialiste Elisabeth Baume-Schneider, désormais «doyenne» du gouvernement où elle siège depuis 2003, triomphalement réélue par 53,7% des votants. Si l’on excepte les premières élections de 1978 et 1982 dans le contexte particulier de la création du canton du Jura, elle obtient un appui record, supérieur à celui dont avait bénéficié Jean-François Roth en 1998. Elle a la légitimité pour agir comme «premier ministre».

Elle l’a compris, en ouvrant sans délai la discussion avec ses collègues PDC réélus, Charles Juillard et Philippe Receveur, avec qui elle entretient de bonnes relations personnelles. Il a été question de l’état de santé du père d’Elisabeth Baume-Schneider, hospitalisé après une mauvaise chute. Mais à coup sûr aussi de l’organisation du nouveau Conseil d’Etat.

Avec l’élection d’un deuxième socialiste, un souffle de gauche doit être intégré. Et il s’agit de réaliser le postulat partagé par tous, consistant à privilégier l’intérêt du canton. Seule une coalition PDC-PS y parviendra. Le nouveau venu, Michel Thentz, a promis qu’il abandonnerait rapidement son écharpe de militant pour revêtir l’habit de ministre, prêt à travailler au consensus.

Plutôt que d’entretenir une confrontation entre majorité bourgeoise (2 PDC et 1 PLR) et deux magistrats socialistes, le gouvernement jurassien paraît enclin à construire une politique intégrant valeurs de gauche et démocrates-chrétiennes. Vainqueur de l’élection en 2006 mais seulement cinquième dimanche, le libéral-radical Michel Probst ne devrait pas être l’arbitre d’un improbable match PS-PDC.

Une coalition PDC-PS ne va pas de soi. Les ministres socialistes ne pourront pas décevoir l’électorat de gauche qui les a portés au pouvoir; les magistrats démocrates-chrétiens seront régulièrement tirés vers la droite par la frange conservatrice et ajoulote du PDC. Les ministres rétorqueront qu’ils n’ont d’autre choix que le consensus, faute de majorité au parlement. La gauche détient 21 des 60 mandats, auxquels on peut ajouter les 8 du Parti chrétien-social indépendant (PCSI). Le PDC dispose de 19 sièges, 27 si on intègre les 8 députés libéraux-radicaux. Personne n’est disposé à offrir aux quatre parlementaires UDC le rôle d’arbitres ou de briseurs de projets.

Le premier acte fort du nouveau gouvernement se jouera le 17 décembre, lors de la distribution des départements. Le plus «simple» consisterait à transférer l’Equipement et l’environnement que tenait Laurent Schaffter au socialiste Michel Thentz. Pas sûr que ce minimalisme réponde au changement partiel voulu par l’électorat. Même le président du PDC, Jean-Baptiste Beuret, est favorable à «rebattre des cartes». Elisabeth Baume-Schneider conservera la Formation et la culture, mais elle pourrait se voir confier en sus la Coopération extérieure. Les deux élus PDC sont disposés à changer de département. Charles Juillard se débarrasserait volontiers de la Police.

Surtout, le gouvernement examinera s’il est judicieux de laisser le portefeuille clé de l’Economie et des Affaires extérieures au très affaibli Michel Probst. Il souhaite s’y accrocher, mais osera-t-il résister à ses quatre collègues, au risque de reproduire le clash d’il y a quatre ans?