C’est Elka Gouzer qui a souhaité le rendez-vous discret qui se tiendra ce jeudi à Verbier. Depuis novembre 2012, cette multimillionnaire genevoise paralyse le plan de développement de Téléverbier. Pour un membre du conseil d’administration de la société, cette médiation représente la dernière chance d’éviter «une vraie guerre et une catastrophe financière».

Avocate «rompue aux âpres combats» ou «procédurière» selon les genevois qui possèdent des chalets cossus à Verbier, Elka Gouzer administre près d’une dizaine de sociétés actives dans la promotion immobilière. Après une saga de plusieurs années, c’est sur un accord financier confidentiel qu’elle a finalement accepté de mettre fin au litige qui portait sur le vénérable hôtel Richemond. Les proches du dossier la décrivent comme une femme de pouvoir qui a constitué un empire de pierre dans l’ombre. Elle incarne ces familles à qui Genève appartient. Donatrice du Grand Théâtre, elle se montre si discrète qu’elle ne figure pas au classement des 300 plus grandes fortunes du pays. Cependant, elle dispose de toutes les ressources nécessaires à livrer un long combat juridique.

Une liaison stratégique pour Téléverbier

Propriétaire d’un luxueux chalet, Elka Gouzer a déposé l’unique opposition qui empêche la construction d’une nouvelle liaison entre Verbier et La Tzoumaz. Après une prolongation de cinq ans, la concession de la télécabine obsolète qui assure le raccordement des deux stations échoira en 2018. Depuis 1996, 14 variantes ont été évaluées pour la remplacer. Afin d’assurer une liaison ski aux pieds dans les deux sens, Téléverbier a choisi d’ériger un télésiège et une télécabine. Cette installation hybride devrait être capable d’assurer le passage de 1300 skieurs chaque heure contre 800 aujourd’hui. Elle permettrait à la société de mieux répartir sa clientèle sur l’ensemble de ses domaines skiables, et en particulier sur celui de Savoleyres, sous-exploité.

Cette liaison semble d’autant plus essentielle à la bonne marche des affaires, que Téléverbier investit dans la petite station de La Tzoumaz. Début mars, le groupe a pris une «part significative» dans la construction de 85 appartements et 500 lits chauds. Le projet est estimé à 35 millions de francs. Les travaux ont débuté en mai dernier et les premiers logements devraient être occupés en décembre 2016. A Verbier, la société espère ériger un complexe hôtelier et commercial sur le site qui héberge la gare de la télécabine actuelle.

Elka Gouzer souhaite limiter la fréquentation des pistes

Téléverbier a aussi mis à l’enquête publique un projet d’enneigement mécanique du domaine de Savoleyres. Au total, la société espère aligner 17 kilomètres de conduites d’eau pour alimenter 190 enneigeurs. Encore une fois, Elka Gouzer a déposé la seule opposition qui gèle le projet. Son chalet est sis à plus d’une centaine de mètre de l’une de ces conduites, et à la même distance du terrain où la société entend construire une nouvelle gare. Dans la station, beaucoup se demandent si elle a la qualité pour agir dans ces dossiers. Les procédures judiciaires pourraient durer encore trois ans. En 2018, La Tzoumaz pourrait être coupée de Verbier.

En février 2013, la multimillionnaire a fondé l’association ProVerbier avec son mari et quelques voisins. Elle vise à protéger le domaine de Savoleyres, «la seule partie de la station qui peut encore offrir une possibilité d’activités sportives tranquilles, de beauté du paysage et de calme». L’association entend donc «résister par tous les moyens au projet de liaison afin que le domaine ne deviennent pas le point d’entrée principale des skieurs à la journée». Plus globalement, l’association souhaite limiter la fréquentation des pistes de Verbier, pour «assurer que les hôtes de la station ne soient pas découragés par un afflux démesuré de skieurs».

Les juges du Tribunal fédéral trancheront

Avocate d’Elka Gouzer, Marie-Claire Pont-Veuthey, «ne communique aucune information aux journalistes». Pour motiver ses recours, la multimillionnaire avance des considérations écologiques. Mais la planification du domaine skiable de Téléverbier a été approuvée par le WWF. Même l’ancien PDG de Nestlé Peter Brabeck n’a pas jugé bon de s’opposer au projet. Sa parcelle est pourtant directement concernée par un tunnel d’accès qui doit être percé sous la propriété.

Sur le fond, et face au Tribunal cantonal valaisan, Téléverbier a remporté un premier duel contre Elka Gouzer. Aujourd’hui, l’affaire dépend des juges du Tribunal fédéral. A Verbier, la multimillionnaire s’attire les foudres des autochtones. Ils sont nombreux à penser que «ces notables genevois ne veulent pas voir des hordes de prolétaires envahir leur terrain de jeu».

Le développement de Téléverbier dépend désormais d’une conversation discrète. Pour les uns, la société n’a pas à négocier alors que les juges lui donneront raison. Pour les autres, c’est la femme de fer qui ne transigera pas parce que le temps joue en sa faveur. Pour d’autres encore, un accord financier pourrait régler le différend. Elka Gouzer et le directeur du groupe Téléverbier, Eric Balet refusent de s’exprimer, «pour ne pas jeter de l’huile sur le feu». Ou pour ne pas dévoiler leurs cartes trop tôt.