Troisième âge

Ces élus qui s’agrippent

Siéger pendant vingt, trente, quarante ans? Oui, répondent le Genevois Rémy Pagani, qui se voit au Conseil national, et le Vaudois Daniel Brélaz, qui veut prolonger une carrière commencée en 1978. Argument: représenter les seniors au parlement

Dimanche dernier, Rémy Pagani a fêté ses 65 ans. L’ex-syndicaliste s’est toujours battu pour que les travailleurs puissent partir à la retraite à cet âge. Paradoxalement, lui n’envisage pas de se retirer. Le conseiller administratif a expliqué publiquement fin mars qu’il ne se représenterait pas en 2020 pour un quatrième mandat à l’exécutif de la ville de Genève. Dans le même message, il soulignait cependant qu’il comptait bien continuer à siéger au Grand Conseil, mandat qu’il abandonnerait s’il devait accéder au Conseil national, élection à laquelle il annonçait être candidat à la candidature. Son parti tranchera à la fin de l’été.

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«Ce n’est qu’un début, mon combat continue…» avertissait alors Rémy Pagani. Un début qui n’en finit pas, si l’on considère que le premier mandat électoral du politicien date de 1997. Figure de l’extrême gauche genevoise, l’assistant social de formation fait partie de ces politiciens qui s’accrochent au pouvoir. Comparé à d’autres, le Genevois est pourtant un jouvenceau. L’UDC argovien Maximilian Reimann est entré au Conseil national en 1987. Après un détour par le Conseil des Etats, il y siège toujours et, à 77 ans, en redemande. Face aux résistances de son parti et pour ne pas devoir se soumettre à une demande de dérogation, il vient de décider de se présenter sur une liste indépendante, «Team 65+».

Le socialiste saint-gallois Paul Rechsteiner a entamé son premier mandat au Conseil national alors que le mur de Berlin se dressait encore. C’était en 1986. Il veut rester au Sénat après les élections du mois d’octobre, maintenant qu'il a laissé la présidence de l'Union syndicale suisse (USS) à Pierre-Yves Maillard. Le champion reste le Vaudois Daniel Brélaz. Député au Grand Conseil vaudois en 1978, il sera un an plus tard le premier écologiste élu au Conseil national. Quarante et un ans de mandats que le Vert se verrait bien poursuivre: il est candidat à sa propre succession au Conseil national, même s’il a averti qu’il partirait après deux ans.

Sympathie entre dinosaures

«J’ai vu Daniel Brélaz tenir des stands alors que j’avais 16 ans, souligne Rémy Pagani dans un élan de sympathie entre dinosaures. A l’époque, on manifestait le matin du 1er mai à Lausanne puis l’après-midi à Genève. Pour ses idées, il n’a jamais lâché. Donner la priorité à l’acharnement et à la persévérance sont des bons critères.»

Qu’est-ce qui fait que ces élus s’acharnent, même après plusieurs décennies? «J’ai toujours envie de me battre pour mes idées et celles du mouvement solidaritéS, répond Rémy Pagani. Le jour où cette envie m’abandonnera, j’arrêterai.» L’élu Ensemble à gauche ne cache pas qu’il existe également une part de calcul politique dans sa candidature: «Le dernier représentant de notre mouvement à Berne était Pierre Vanek, élu il y a seize ans. Nous devons repartir à la conquête du Conseil national. La barre du quorum nous oblige à miser sur des poids lourds électoraux sous peine de faire de la figuration. J’ai été très bien élu au Grand Conseil genevois. Pour cette élection, les «locomotives» peuvent tirer l’entier de la liste.»

L’argument ferroviaire, le Vaudois l’a également utilisé pour gagner sa place sur la liste des Verts. Daniel Brélaz, 69 ans, s’est également permis cette impertinence, dans un parti connu pour la promotion des jeunes: il est le seul candidat vert de plus de 65 ans. Or cette tranche de la population vote massivement mais reste peu représentée à Berne. «Il y a un double problème de représentativité, reprend Daniel Brélaz. Les jeunes entre 18 et 30 ans n’ont pas le temps de se faire connaître. Et les 65-75 ans, 28% de la population, votent beaucoup mais ont peu d’élus.»

Pyramide bernoise

La pyramide bernoise dessine en effet un pic pour les 50-64 ans (137 parlementaires). Les 25-34 ans comptent 11 élus, contre 29 pour les 65 ans et plus. Depuis 1964, on observe un rajeunissement du parlement. Au Conseil des Etats, l’âge moyen est passé de 60 à 56 ans, au national de 54 à 51 ans.

«Les sondages semblent montrer que mon parti est plus fort chez les jeunes que chez les personnes âgées, dit Daniel Brélaz. Ces dernières peuvent s’identifier à quelqu’un comme moi. Ma présence est donc un moyen de garder, voire de conquérir cet électorat. Dans les petits partis, si le sortant ne se représente pas, la différence se fait à 1%, voire 2%. Voyez ce qu’il s’est passé à Neuchâtel, où la conseillère nationale verte n’était pas candidate. Le POP l’a remporté. A partir de 15-20% des voix, cette question n’est plus déterminante. Or nous sommes à 10-12%, un score où les sièges tiennent à peu de chose.»

Siéger fatigue

Pour Pascal Sciarini, professeur au Département de science politique de l’Université de Genève, il faut nuancer le tableau. Au Conseil national, au contraire du Conseil des Etats, il existe une logique de liste. Le parti prend le pas sur la personne. Etre une locomotive n’est donc pas décisif. «La composition du parlement suisse est biaisée vers le haut comme vers le bas, confirme le chercheur. Mais les intérêts de la classe la plus âgée peuvent être représentés par les élus de 55 ans et plus. Pour les jeunes, c’est plus difficile.» La raréfaction des députés dès 70 ans s’explique: «Siéger est contraignant et fatigant. A partir d’un certain âge, l’énergie manque. Ce n’est pas pour rien que certains partis ont instauré des règles pour limiter des mandats. Cela permet de renouveler la classe politique, et donc les idées. Après trois législatures, il y a un effet d’essoufflement. On ne peut plus être aussi inventif.»

«J’ai un bel enthousiasme, mais il est tout de même moins grand qu’à mes débuts, reconnaît Daniel Brélaz. Je ne suis plus capable de travailler 80 heures par semaine comme lorsque j’étais syndic de Lausanne. C’est pour cette raison que j’ai dit que je quitterais le Conseil national dans deux ans si j’étais élu. Bon, j’avais affirmé la même chose en 2015…»

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Dans le travail parlementaire, qu’est-ce qui distingue un jeune élu d’un député blanchi sous le harnais? «Sur le fond, il y a peu de différence», répond Daniel Brélaz, avant d’en dresser la liste. «Je sais que parfois un bon compromis vaut mieux qu’une position idéologique pour résoudre les problèmes. Beaucoup de ceux qui ont siégé dans un exécutif soutiennent la RFFA, comme moi, alors que la majorité de mon parti y est opposée. Bien connaître les sujets dont on parle évite de dire de grosses bêtises, comme de fixer à 2025 la fin des émissions de CO2 en Suisse, ce qui est impossible. Heureusement, les jeunes sur ma liste sont solides.» Foi d’un élu du XXe siècle.

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