«I denk that is possibel to make the investitation for the avi… for the…»: cette phrase chaotique et inachevée, prononcée le 31 octobre par Peter Hegglin, candidat à la succession de Doris Leuthard, a fait le tour du pays. Elle en rappelle une autre, lâchée en 2015 par Guy Parmelin: «I can English understand but je préfère répondre en français pour être plus précis.»

Ces deux déclarations approximatives illustrent de manière cinglante les carences de communication de certains membres du Conseil fédéral ou de candidats à cette fonction. Dans quelle mesure les aptitudes linguistiques doivent-elles être prépondérantes dans le choix de celles et ceux qui siègent au gouvernement fédéral?

Maîtrise incontournable

Spécialiste des relations internationales, le professeur Cédric Dupont, de l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) de Genève, est catégorique: la maîtrise de l’anglais est désormais incontournable.

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Directeur de l’Institut de hautes études en administration publique (IDHEAP) de Lausanne, Andreas Ladner abonde dans le même sens: «Si l’on veut faire une carrière politique nationale, on ne peut pas se contenter de parler le suisse-allemand ou de dire deux phrases en anglais. Parler plusieurs langues est clairement un avantage pour un conseiller fédéral. Récemment, j’ai entendu le chancelier de la Confédération, Walter Thurnherr, faire un discours dans un anglais parfait. Cela a fait une sacrée impression», témoigne-t-il.

Changements après la chute du mur de Berlin

Il enchaîne: «Il y a vingt ou trente ans, la politique extérieure était moins présente dans le débat public. Cela a bien changé.» L’historien Urs Altermatt, biographe des conseillers fédéraux qui prépare pour janvier 2019 une réédition enrichie de son lexique publié au début des années 90, explique les raisons de cette évolution: «Il y a eu une transition après 1989, après la chute du mur de Berlin. Les événements survenus à cette époque ont rapproché les anciens Etats du bloc de l’Est de l’Union européenne. Le poids du français a reculé alors que l’anglais est devenu la nouvelle lingua franca, la langue véhiculaire du continent européen. La Suisse n’a pas échappé à ce changement», analyse-t-il.

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Les représentants des jeunes générations ont conscience de cette transformation et de ce qu’elle implique pour la Suisse et les Suisses. Ils apprennent plus facilement et plus rapidement l’anglais que leurs aînés. Or, tous et toutes les candidat(e)s à la succession de Doris Leuthard et de Johann Schneider-Ammann sont âgés de plus de 50 ans. Certains disposent néanmoins de bonnes notions d’anglais.

C’est évidemment le cas de Karin Keller-Sutter, qui a une longueur d’avance sur tout le monde. Traductrice-interprète de formation, elle parle parfaitement l’allemand, le français et l’anglais. Lors de la présentation des prétendants du PDC, la Bâloise Elisabeth Schneider-Schneiter, qui préside la Commission de politique extérieure du Conseil national, a démontré qu’elle disposait d’un certain bagage anglophone. Même si elle en a de bonnes connaissances, elle est en revanche moins à l’aise en français.

Hans Wicki et Peter Hegglin handicapés linguistiques

Née dans un canton bilingue, Viola Amherd sait forcément le français et comprend l’anglais et l’italien. D’un semestre d’études passé à Genève, l’Uranaise Heidi Z’graggen a conservé des notions de français et a aussi des connaissances d’anglais et d’italien. Peter Hegglin est plus à la peine. Son français reste rudimentaire et son anglais brinquebalant. Le libéral-radical nidwaldien Hans Wicki souffre d’une forte déficience en français, mais connaît mieux l’anglais. Quant au PLR schaffhousois Christian Amsler, il se débrouille en français.

Au moment de son élection, en 2015, Guy Parmelin s’est montré emprunté lorsqu’il fut sollicité pour s’exprimer en allemand ou en anglais. Il y a d’autres précédents. Lorsqu’il était entrepreneur, Johann Schneider-Ammann devait converser en anglais. Mais il ne s’est jamais débarrassé de son fort accent alémanique et, malgré d’évidents efforts, son français est toujours resté rocailleux. Idem pour Ueli Maurer, à qui le français était peu familier avant son élection au Conseil fédéral mais qui a fait de grands progrès depuis lors. Et il a dû se frotter à l’anglais car le département dont il a repris les rênes en 2015, les Finances, l’oblige à entretenir des contacts internationaux.

Le recours à un interprète

Contrairement à certains de leurs aînés – René Felber n’était pas un crack de la langue allemande et le français d’Otto Stich était pour ainsi dire inexistant –, la plupart des conseillers fédéraux de l’histoire récente sont capables de sauter d’un langage à l’autre sans difficulté. Alain Berset parle français, allemand, anglais et espagnol et tweete dans une dizaine d’autres idiomes – merci les traducteurs en ligne. Grâce à sa femme d’origine autrichienne, Didier Burkhalter était à l’aise en allemand, tout comme en anglais. Doris Leuthard, Simonetta Sommaruga et, bien sûr, Ignazio Cassis ajoutent l’italien à leur panoplie.

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L’ancien ambassadeur François Nordmann juge «légitime» de faire de la connaissance des langues nationales un critère de sélection. Il pense cependant qu’un conseiller fédéral peut se débrouiller sans être un as en anglais. «C’est un plus si l’on dirige un département confronté à des négociations internationales. Mais on peut aussi avoir des contacts avec un ministre en recourant aux services d’un interprète. Et l’on peut apprendre une fois qu’on a été élu», commente-t-il. Un non-anglophone est cependant mal armé pour diriger un ministère naturellement tourné vers l’étranger. Une rumeur voit Guy Parmelin s’intéresser à l’Economie: un tel scénario serait assurément problématique.

Les partis feront-ils de l’anglais un critère? Lors des auditions, qui auront lieu à l’heure du thé et de l’apéro les 27 novembre et 4 décembre, certains ne manqueront pas de tester l’anglophonie des papables, comme ils l’ont fait l’an dernier pour la succession de Didier Burkhalter. Si, d’aventure, Peter Hegglin se trouve sur le ticket officiel du PDC, il risque indeed d’avaler son Earl Grey de travers. Et Hans Wicki son Dézaley.


La langue, un critère parmi d’autres

A quelques semaines de l’élection de deux nouveaux conseillers fédéraux, les candidats du PLR et du PDC sont en campagne. Reste à comprendre ce qu’ils essaient de dire

Deux nouveaux politiciens rejoindront bientôt le club fermé des conseillers fédéraux suisses. Un PLR pour remplacer Johann Schneider-Ammann, et un PDC pour remédier au départ de Doris Leuthard. Karin Keller-Sutter a les faveurs de la cote chez les radicaux, la course est plus ouverte chez les démocrates-chrétiens. Quelle importance ces deux partis accordent-ils aux capacités linguistiques de leurs poulains?

Les langues sont importantes mais pas primordiales

Au lendemain de l’annonce du départ de son ministre, le PLR distribuait une feuille de route en 10 points sur les compétences attendues pour le poste de conseiller fédéral. La maîtrise des langues n’y est mentionnée qu’une fois sous l’onglet «aisance médiatique»: «Le candidat doit entretenir un contact efficace avec les médias dans plusieurs langues», écrit le parti. Mais n’est-ce pas également nécessaire pour mener efficacement son administration, s’adresser à la population ou négocier à l’étranger?

«Une bonne communication dans plus d’une langue nationale est essentielle au travail d’un conseiller fédéral», répond la porte-parole du parti, Karine Barras. Toutefois, explique-t-elle, «d’autres critères sont tout autant nécessaires, comme la gestion d’équipe ou l’expérience professionnelle». Quid de l’anglais? «C’est une langue importante.» La question ne paraît pas particulièrement agiter le PLR, dont la favorite, Karin Keller-Sutter, est interprète de formation. Le problème ne devrait donc pas se poser cette année.

Au PDC, la thématique passe également au second plan. L’un de ses candidats, le conseiller aux Etats zougois Peter Hegglin, s’est pourtant illustré en conférence de presse par de très grandes difficultés dans la langue de Shakespeare. «Il y a d’autres qualités importantes pour un membre du gouvernement, dit le porte-parole du parti, Michaël Girod. Il doit avant tout savoir diriger un département, connaître ses dossiers, travailler en équipe.» Le communicant croit à la formation continue: «Les langues, on peut toujours les apprendre une fois élu.» Si certains conseillers fédéraux ont effectivement fait des progrès en cours de mandat, force est toutefois de constater que leur agenda ne leur a pas toujours permis d’être mirobolants.

(Boris Büsslinger)