Jean-Claude Mermoud va voir du pays. En compagnie de quelques responsables de son Service de la population et de la fondation d'accueil des réfugiés, le conseiller d'Etat vaudois en charge du Département des institutions, et donc du dossier de l'asile, entame ce matin une visite de trois jours en Bosnie-Herzégovine. Sans journaliste; sans le vibrionnant popiste Josef Zisyadis, qui lui avait instamment suggéré ce voyage; et dans le seul but de se rendre compte personnellement des conditions de mise en œuvre des programmes d'aide au retour. Comme le précise un communiqué: «L'objectif du voyage n'est pas d'évaluer le caractère licite, exigible ou possible des retours.»

Alors que le canton de Vaud patine dans les quelque 500 renvois qu'il s'est engagé à exécuter, la visite n'en sera pas moins instructive. Chez un élu de cette UDC qui ne cesse de réclamer le durcissement de la politique d'asile, elle pourrait même ébranler quelques certitudes.

Un autre élu est en tout cas rentré bien songeur d'un déplacement similaire. Jeudi à Neuchâtel, le conseiller d'Etat socialiste Bernard Soguel a partagé avec les médias ses réflexions au terme de trois jours passés la semaine dernière entre Sarajevo, Srebrenica et Tuzla. Elles sont pour le moins mélangées: «Les dégâts les plus importants ne relèvent pas du visible, mais de l'invisible», constate-t-il. Si les destructions ne sont pas spectaculaires, l'économie, elle, est en jachère.

Plus grave, la notion de «pays sûr», base des renvois chez eux de ceux qui n'ont pas obtenu l'asile, est sujette à caution. «Le pays est pacifié, on peut s'y exprimer librement», constate Bernard Soguel. «Par contre, ajoute-t-il, justice n'y a pas été rendue.» Ce qui signifie par exemple qu'une mère célibataire victime d'un viol mais renvoyée dans son village pourrait y retrouver son agresseur, peut-être même membre des autorités. «Tient-on compte de cela? En tant qu'instance de renvoi ayant une responsabilité morale dans leur exécution, j'aimerais en être sûr», insiste Bernard Soguel, qui interpellera l'Office fédéral des réfugiés à ce sujet. Le problème est le même pour ceux qui ont témoigné contre des auteurs d'atrocités, ou qui ont milité pour le rapprochement des parties en guerre.

Vu l'état du pays, son PIB divisé par deux par rapport à ce qu'il était avant la guerre, son chômage de 40%, Bernard Soguel constate aussi «le gâchis» qui consiste à y renvoyer des gens intégrés en Suisse, qui y disposent d'un métier et ont l'appui de leur patron. «Malheureusement, il n'y a aucun pont entre les régimes légaux de l'asile et ceux du travail des étrangers. Avec mes collègues romands, je prépare une demande de modification qui permettrait, dans ces cas bien précis d'accorder des permis B.» Plus utopiquement, le Neuchâtelois rêve d'orienter vers l'ex-Yougoslavie, les délocalisations qui se font de toute manière.

Bernard Soguel se défend de remettre en question toute la politique d'asile. Mais il conteste l'attitude du Conseil fédéral, qui laisse les cantons se débrouiller avec les gens frappés d'une décision de non-entrée en matière (NEM), alors qu'il est seul à pouvoir conclure des accords de réadmission facilitant les renvois. «On me dit qu'il est difficile de conclure ces accords, je veux bien; mais ce n'est pas à nous de suppléer aux carences du Conseil fédéral!»

De son côté, Jean-Claude Mermoud a annoncé qu'il partagerait à son retour ses propres observations avec ses collègues du Conseil d'Etat et les médias. Il sera intéressant de les comparer à celles de Bernard Soguel. Et de se demander si Christoph Blocher lui-même ne devrait pas envisager de prendre un peu l'air de l'ex-Yougoslavie.