Elle a sorti table et chaises. Le soleil est doux en cette matinée. Dardagny (GE) est un village mort. On entend le rouge-gorge. La factrice se gare, distribue son courrier. Quelques mots: «Le moral est bon? Tu m’apportes de bonnes nouvelles?» Réponse gentiment moqueuse: «Rien que des factures!» Geste d’Emilienne Hutin, qui signifie: «Bof, ça attendra.»

En temps normal, elle inviterait à une dégustation. Un sauvigon, un chasselas Bertholier, un pinot noir Barrique. Mais les temps ne sont pas normaux. Alors on parle, à distance respectable bien entendu, de ce maudit coronavirus. La vigneronne est aussi conseillère municipale. Avec d’autres, elle a mis en place un plan de solidarité. Des bénévoles font les courses pour les plus de 65 ans, «en privilégiant les circuits courts, nos producteurs locaux». «L’essentiel est de maintenir le contact avec nos aînés esseulés, on leur téléphone régulièrement, tout le monde a besoin de parler, surtout en ce moment», explique Emilienne.

«Ça repose»…

Et il y a tout le reste, ce domaine, ces 20 hectares de vignes qui la font vivre. Le virus n’a pas eu raison de son amour pour la terre et ce qu’elle lui offre. On travaille, en ce moment, au Domaine Les Hutins. Les cinq employés à l’année et Guillaume, son fils, sont dans les vignes en train de plier les rames. «Il s’agit de les tendre après la taille, on enroule le bois autour du fil de fer où poussent les grappes», décode-t-elle. Peu de danger, l’équipe se tient à distance. Et puis il y a le grand air, le chant des oiseaux, le trafic automobile quasi inexistant ces jours-ci. Ça repose, même si le silence est parfois pesant.

Emilienne Hutin a grandi ici, parmi les coteaux et l’entrelacs des vallons. Elle a repris le domaine en 2008, avec le soutien de Jean, son père. Cinquième génération de la famille à la tête de la maison. L’arrière-arrière-grand-père d’Emilienne a été le précurseur à la fin du XIXe siècle. Il y avait l’élevage bovin et la vigne. Peu de cépages alors: le chasselas pour le vin blanc, le gamay et le pinot noir pour le rouge.

Dans la mémoire des vins suisses

Au milieu du XXe, l’élevage est abandonné et les chevaux doucement remplacés par des tracteurs enjambeurs. La famille Hutin joue les premiers rôles dans la révolution viticole genevoise des années 80. Sur les conseils de l’œnologue cantonal, Jean et son frère Pierre choisissent de privilégier la qualité en se battant pour la limitation des rendements. Tous deux enrichissent leur vignoble de nouveaux cépages. En 2009, le domaine intègre l’association Mémoire des vins suisses. Une belle distinction.

Adolescente, Emilienne n’imaginait pas qu’un jour elle se retrouverait à la tête des vignes familiales. Parcours scolaire classique, la maturité décrochée et puis cette envie de départ, d’évasion. Londres pour parler l’anglais mais aussi se rendre utile. Elle travaille dans un quartier défavorisé, en soutien aux plus précaires.

Mais si loin de Dardagny, elle mesure au fil du temps combien elle est attachée à son terroir. Retour à la terre. Elle s’immerge par des stages et des formations. Obtient le diplôme d’œnologie en 1995 à Changins (VD), puis en 2003 un autre, en viticulture. Tout en mettant au monde trois enfants (elle est déjà grand-mère). Le métier est dur mais passionnant. On s’endette, on remonte la pente, on fait face. «Nous n’avions pas besoin de la crise sanitaire actuelle. La Confédération va nous aider, mais il faudra bien rembourser», lâche-t-elle.

En vingt-quatre heures, elle a perdu l’essentiel de sa clientèle, des bars comme celui des Bains des Pâquis, des hôtels, des restaurateurs à Genève mais aussi dans le canton de Vaud et même en Suisse alémanique. Les fêtes de village sont toutes annulées, et l’on ne sait toujours pas si les Caves ouvertes, rendez-vous annuel des viticulteurs genevois, aura lieu le 16 mai. Le mois de mai, c’est à la fois loin et proche. Emilienne croise les doigts et espère que le coronavirus ne sera alors plus qu’un mauvais souvenir.

Tant d’impondérables

Une quinzaine de saisonniers sont attendus au Domaine Les Hutins, des Italiens et des Portugais. Des fidèles pour qui le travail très technique d’ébourgeonnage n’a plus de secret. «Sans eux, ce sera dur. Des proches, des amis, des gens de Dardagny se sont déjà proposés, mais c’est une tâche rude et difficile», indique-t-elle. Tout dépendra aussi de la météo. Le vignoble est soumis à tant d’impondérables.

Des clients sont heureusement fidèles, quitte à faire un peu de route. Ils viennent s’approvisionner au domaine. En Suisse, des initiatives numériques se multiplient, comme la plateforme Local Heroes. Elle connecte les clients aux producteurs et commerçants alimentaires locaux qui se retrouvent isolés dans ce contexte de crise sanitaire. Le consommer local est plus que jamais un acte de solidarité et d’entraide, arguent ses créateurs.

Emilienne Hutin devrait apprécier. D’autant que son exploitation est en pleine reconversion biologique afin de satisfaire au mieux les amateurs de bon vin.


Profil

1969 Naissance à Genève.

1989 Mariage avec Pierre-Yves.

2008 Reprend l’exploitation familiale.

2019 Reconversion en bio.


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