Sur son compte Twitter, elle affiche un personnage dessiné, blouse au vent, arc et flèche tendus sur le symbole du redoutable Covid-19. Rare visage féminin parmi les épidémiologues très sollicités en ce moment, Emma Hodcroft, la «chasseuse de virus» – comme elle se surnomme sur le réseau social –, étudie la chaîne de transmission du SARS-coV-2, nom du virus responsable de la pandémie.

Post-doctorante au biocentre de l’Université de Bâle, un institut spécialisé dans la recherche moléculaire, Emma Hodcroft a cofondé Nextstrain, une plateforme de données à laquelle contribuent près de 200 laboratoires dans le monde, qui suit l’évolution des virus en temps réel en observant les variations de leur génome. Après Ebola ou Zika, ce projet se focalise désormais sur ce nouveau spécimen qui paralyse le monde.

Un arbre généalogique

«Lorsqu’un virus se transmet, il subit de légères mutations de son génome. En comparant ces variations, nous pouvons établir un arbre généalogique du virus. Et, à condition d’avoir suffisamment de données, une cartographie», explique la jeune femme de 33 ans.

La scientifique ne cache pas son enthousiasme: «Nous n’avions encore jamais eu autant d’informations sur un virus.» Et pourtant, tant d’inconnues demeurent. Alors que chaque jour compte dans la lutte contre l’épidémie, les données récoltées par les scientifiques, parce qu’elles permettent de mieux connaître le comportement du virus, s’avèrent décisives pour éclairer les décisions des autorités. «Le séquençage est la clé pour comprendre comment un virus se répand et infecte», souligne la chercheuse.

Une vie rythmée par le virus

Avant l’arrivée du Covid-19, Emma Hodcroft travaillait sur un autre virus, beaucoup plus discret: l’Enterovirus D68. Tous les deux ans, il provoque une épidémie, occasionnant parfois des cas sévères de maladies respiratoires et des paralysies surtout chez les enfants. Il n’existe pas de remède pour celui-ci non plus. Mais, comme sa mortalité et sa contagiosité se situent à des niveaux bien plus bas que ceux du SARS-CoV-2, on en parle à peine. Un miroir inversé du coronavirus, en somme. «C’est un virus ennuyeux. Pourtant, c’est très important de le garder à l’œil», rigole la chercheuse.

Mais depuis des mois, la vie de la jeune épidémiologiste est rythmée par le nouveau venu dans la famille des coronavirus. Les chercheurs de Nextstrain ont pu observer que le SARS-coV-2 a été introduit deux fois en Italie: depuis la Chine et le Brésil. Quant aux premiers malades suisses, ils ont été infectés lors de séjours en Italie. Mais il se pourrait que la contagion soit venue du nord aussi: le génome du virus détecté en Suisse ressemble à celui de malades au sud de l’Allemagne.

Un virus silencieux

Les traqueurs de virus ont pu aussi constater le caractère «silencieux» du virus, une des raisons de sa contagion rapide: fin février, aux Etats-Unis, des scientifiques ont découvert la présence du SARS-coV-2 chez un patient de Seattle, qui ne s’était pas rendu en Chine. Ils ont pu le lier à l’infection du premier patient Covid-19 américain, identifié en janvier aux Etats-Unis, un homme qui revenait de Wuhan. «Ce qui signifie que le virus circulait sans que l’on s’en aperçoive depuis plusieurs semaines au sein de la population américaine», explique Emma Hodcroft.

Arrivée en novembre 2017 en Suisse pour travailler sur Nextstrain, la jeune femme s’est vite éprise de Bâle, «ni trop grande ni trop petite. Il se passe toujours quelque chose et pourtant on ne se sent jamais à l’étroit. Et la possibilité de nager en pleine ville, c’est exceptionnel.» Sa passion des virus lui est venue par accident. L’étudiante achevait un master en génétique lorsque l’opportunité d’un doctorat s’est présentée dans la recherche sur le VIH. Pour ses recherches, elle s’est intéressée aux différentes évolutions du virus de l’immunodéficience chez les individus: tandis que le sida se déclare tôt chez certaines personnes, d’autres vivent séropositives durant des décennies, sans atteindre le stade avancé de la maladie.

Entre deux continents

Son travail sur la pandémie actuelle lui vaut une popularité soudaine. Depuis le début de l’année, la jeune scientifique a gagné près de 19 000 abonnés sur Twitter. Que ce soit lorsqu’elle présente son sujet de thèse en trois minutes ou dans ses messages courts et percutants sur le réseau social, son engouement pour la science a quelque chose de viral. Née en Norvège, suite à la séparation de ses parents, elle a grandi entre le Texas et l’Ecosse, allant à l’école en parallèle sur deux continents. «J’ai appris que les gens ne sont pas très différents de part et d’autre du monde. Nous rencontrons les mêmes tourments et partageons les mêmes valeurs, bien plus que ce que nous pensons.»

Emma Hodcroft utilise Twitter pour transmettre ses connaissances auprès du grand public. Mais aussi appeler à des dons pour soutenir ses recherches, ou encore diffuser des mises en garde. Alors que le nombre de cas commençait à baisser mi-avril, elle appelait sur les réseaux à la vigilance. Une sortie trop rapide des mesures de confinement aurait tôt fait de nous replonger dans la crise sanitaire. Un verrouillage strict jusqu’à trouver un vaccin n’est pas tenable, reconnaît la scientifique.

Sa proposition tient en trois mots: tester, tracer, isoler. «Ce sera difficile, coûteux et nécessitera de gros efforts, mais c’est notre meilleure chance de sortie de la crise. Nous devons identifier les malades, les isoler et retrouver la trace des personnes qu’ils ont contactées pour les isoler à leur tour. Pendant ce temps, le reste de la population peut reprendre une vie normale.»


Profil

1986 Naissance à Stavanger, en Norvège.

2008 Après son diplôme en biologie à la Texas Christian University, elle se consacre à l'étude de «Sarracenia alata», une plante carnivore d'Amérique du Nord.

2010 Son master en poche, elle se tourne vers la recherche en virologie et s'intéresse en particulier à la transmission du HIV.

2015 Obtient son doctorat et collabore à l'initiative PANGEA, visant à étudier les facteurs individuels et démographiques qui influencent l'épidémie de VIH dans plusieurs pays d'Afrique.

2017 Commence à travailler au développement de Nextsrain, base de données «open source» pour tracer l'évolution démographique et géographique des virus.


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