Devant la justice

De l’émotion au procès du triple homicide de Vevey. Enfin, serait-on tenté de dire. Après l’évocation des rancœurs, l’analyse des traces et le détail des comptes bancaires, le poids du souvenir a fait se briser quelques voix sur le banc des parties civiles. Même le prévenu, d’ordinaire si détaché, a laissé transparaître un léger trouble en parlant des accusations «douloureuses» qui pèsent sur lui.

Les larmes de Jean-Marc, d’abord, le fils aîné de cette famille désunie et décimée. Ce dernier a raconté comment il est devenu un paria après avoir tenté de mettre sa mère sous tutelle pour la préserver des manigances et du chantage affectif exercé par l’accusé. «On ne peut pas sauver quelqu’un contre son gré», a-t-il ajouté.

Après avoir accepté un partage, «une toute petite part de l’héritage», Jean-Marc a préféré couper les ponts. Il ne voyait plus sa mère, Ruth, ni sa sœur, Marie-José, depuis des années déjà. Le 24 décembre 2005 – jour supposé des crimes –, il est allé faire des courses avec son épouse, a passé l’après-midi à son bureau d’architecte pour régler la paperasse et débuté la soirée chez des amis. A l’heure des plaidoiries, son conseil, Me Marcel Haider, a dit à quel point il serait «monstrueux» de soupçonner ce fils qui n’avait jamais demandé un sou à sa mère et n’avait plus rien à voir avec la famille.

De François L., par contre, Me Haider ne dira que du mal. «Un fainéant» qui vivait aux crochets de ses parents, un dépensier qui était aux abois, «un manipulateur qui, sous une façade courtoise et dévouée, cachait duplicité, méchanceté et mensonges». C’est d’ailleurs ce que lui avait écrit sa sœur, mystérieusement disparue trois mois avant les faits: «Tu deviens mauvais dès que tu n’as pas tout ce que tu désires.» Et François, de l’avis de la partie civile, désirait toujours beaucoup, vivait bien au-dessus de ses moyens et, surtout, ne supportait aucune contrariété.

Douleur encore, celle de la fille de Marina, plus connue sous le nom de «l’autre octogénaire», ou encore de «l’amie bâloise», et dont le seul tort a été de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Son corps fracassé a été retrouvé au bas du même escalier, à côté de celui de Ruth. Marina est certainement la victime la plus ignorée des annales judiciaire. Dans ce volumineux dossier, les procès-verbaux consacrés à cette vieille dame encore énergique et toujours gaie se comptent sur les doigts d’une main. Aux débats, seule la marque de ses pantoufles a suscité quelque interrogation afin de déterminer si elle avait pu laisser certaines traces retrouvées sur le sol.

«Ce Noël-là, Ruth a demandé à ma mère de lui rendre visite car elle avait des problèmes avec François. Normalement, elle passait les Fêtes avec nous mais j’étais hospitalisée à cette époque», relève la fille. Depuis lors, ajoute son avocate, Me Michèle Meylan, celle-ci ne cesse de culpabiliser en pensant à cette opération et au fait qu’elle n’a pas prévenu la police lorsqu’elle n’arrivait pas à joindre sa maman ce funeste 24 décembre.

Aujourd’hui encore, cette partie civile espérait entendre un début d’explication de la bouche de l’accusé. En vain. Interrogé par le président du Tribunal criminel de Lausanne, François a réaffirmé: «Je ne sais pas ce qui s’est passé. Je n’y étais pas.» Lors de l’enquête, il avait été plus disert en déclarant: «Je pense que ma sœur a monté un scénario mais je ne veux pas en dire plus pour ne pas l’accabler.»

Une sœur qui s’est volatilisée depuis ce drame et, pour tout compliquer, que la justice civile considère comme toujours vivante. Il faut attendre 5 ans, sauf circonstances particulières, pour qu’une personne absente soit déclarée morte. Se faisant la «toute petite voix de cette morte-vivante», Me Christophe Misteli a demandé aux juges de ne pas laisser François s’enrichir de ses crimes en le privant des revenus immobiliers encaissés depuis les faits.

Enfin, au nom de tous les héritiers de Ruth, Me Nicolas Gillard s’est dit convaincu qu’aucune pression policière ne pouvait influencer les déclarations de cet accusé si obstiné et si pointilleux. Et donc que, contrairement à ce qu’il affirme, François n’a fait que mentir en changeant de version.

Voilà pour le hors-d’œuvre. Le plat de résistance sera servi ce matin avec le réquisitoire du procureur général, Eric Cottier, et les plaidoiries d’une défense aux couleurs genevoises avec Mes Robert Assaël et Pierre de Preux.