Quand les enfants étaient mis aux enchères

Fribourg Rebecca Crettaz a étudié la manière dont les communes plaçaient leurs assistés dans des familles d’accueil

100 francs par an, qui dit moins?

Avec les excuses officielles et l’initiative lancée en vue d’un dédommagement, la réalité des enfants placés est aussi devenue un vaste champ d’étude. L’historienne valaisanne Rebecca Crettaz s’est intéressée aux mises à l’envers, procédé utilisé jusqu’en 1928 qui permettait aux communes de confier en échange de la pension la plus basse l’accueil des personnes à l’assistance publique dont elles avaient la charge. Elle a étudié huit communes fribourgeoises* et publiera ses travaux l’an prochain dans la collection «Archives» de la Société d’histoire du canton de Fribourg.

Le Temps: En quoi consistaient ces mises à l’envers?

Rebecca Crettaz: Il s’agit d’une pratique de placement courante jusqu’à la fin des années 1920, soit après la Première Guerre mondiale. Elle concerne autant les enfants que les adultes dès le moment où ils ne peuvent pas subvenir à leurs propres besoins. Les communes d’origine en sont dès lors responsables. Comme les institutions sont encore très rares, elles annoncent publiquement qu’elles cherchent une famille d’accueil contre le versement d’une pension. Généralement, celle qui, en retour, demande la somme la moins élevée l’emporte. On peut également imaginer que la commune tente de marchander à la baisse à partir d’une proposition.

– Comment se faisait cette annonce?

– Il s’agit, dans certains cas, d’annonces faites à la fin de la messe ou d’affichage au pilier public. La commune demande aux intéressés de lui faire parvenir leur offre ou organise une réunion publique pour trancher. Difficile d’être plus précis car dans les protocoles des Conseils communaux, il ne reste souvent que le nom de la personne placée, celui de la famille qui l’accueille et le montant qu’elle reçoit pour son geste.

– Combien recevait une famille d’accueil?

– C’est très variable. Car il y a des prix de pension annuels, mensuels ou journaliers, ce qui ne facilite pas la comparaison. De plus, tout dépend de la capacité de la personne accueillie à accomplir certaines tâches. Dans les archives, on trouve donc aussi bien des situations très stables d’une année à l’autre, avec le versement d’un montant de 100 francs pour une année par exemple, que des situations qui fluctuent pour diverses raisons.

– Y avait-il un profil type des personnes ainsi misées?

– Parmi les personnes à l’assistance, il y a tout d’abord les enfants, qu’ils soient orphelins, illégitimes, abandonnés ou se retrouvent seuls lorsque les parents sont internés, par exemple. Parmi les adultes, on trouve des personnes malades qui ne peuvent pas subvenir à leurs besoins ou encore les femmes seules qui ont moins d’opportunités de trouver un emploi à cette époque et se retrouvent sans ressources. Il est évident que la moralité a également son importance, puisque les autorités sont assez promptes à placer quelqu’un dès lors qu’elles jugent son comportement immoral. Ces personnes sont aussi facilement stigmatisées par le reste de la population.

– Ces mises à l’envers sont-elles fréquentes?

– Certaines communes regroupent tous les cas de placement à la fin de l’année. Il peut ainsi y avoir quatre ou cinq personnes concernées en même temps. D’autres procèdent aux mises à l’envers au fur et à mesure de leurs besoins.

– Mais une constance, c’est que les communes cherchent à payer le moins possible, non?

– C’est vrai, mais à certaines périodes, les communes rencontrent aussi d’importantes difficultés financières et doivent assumer d’autres frais, comme la construction de routes, en plus de leurs dépenses courantes. Augmenter les impôts pour augmenter les pensions? Ce n’est pas toujours possible puisqu’il faut l’aval du Conseil d’Etat. En étudiant leur «comptabilité des pauvres», on constate qu’elles n’ont souvent guère le choix et que le montant alloué aux assistés est déjà très conséquent. De plus, les communes offrent également des aides en nature, comme la livraison de bois. Elles prennent parfois en charge les frais médicaux.

– Et les vêtements?

– Ça dépend. Parfois la pension inclut les frais pour des vêtements. Mais certaines «comptabilités des pauvres» mentionnent l’achat d’une chemise ou d’un mouchoir. Ça peut paraître dérisoire aujourd’hui, mais ce type de biens figure dans les inventaires des effets des personnes placées. D’ailleurs, lors d’une mise à l’envers, en cas d’offre similaire, celui qui annonce être prêt à payer une paire de souliers, une chemise ou un accessoire a davantage de chances de l’emporter.

– Comment se présente cette «comptabilité des pauvres»?

– Les communes tiennent évidemment leur comptabilité. Mais parallèlement, elles tiennent également cette «comptabilité des pauvres», spécifique aux frais d’assistance dont elles ont la charge. On la retrouve dans toutes les communes.

– Ce système a-t-il des conséquences négatives sur la manière dont la personne placée est traitée?

– On sait très peu de chose sur la manière dont se déroulait le placement et il faut se garder d’assimiler tous les placements à des mauvais traitements et à un marché aux esclaves. On peut également penser que si quelqu’un reste plusieurs années au même endroit, c’est qu’il n’est pas si mal traité. Mais encore une fois, c’est une zone grise car nous avons très peu de témoignages de l’époque.

– Et personne n’a jamais remis en question cette pratique?

– Les premières interventions datent de 1890. Elles proviennent notamment des préfets qui, sans dénoncer des cas précis de communes, s’interrogent. Mais ce n’est qu’après la Première Guerre mondiale que le débat gagne le législatif et qu’on commence à s’offusquer de cette pratique. Le conseiller d’Etat Emile Savoy propose un changement de loi qui est accepté en 1928.

– Les mises à l’envers avaient-elles lieu partout en Suisse?

– Nous en avons des traces dans différents cantons, comme le Jura, ou encore Neuchâtel. Les terminologies sont parfois différentes. On parle simplement d’enchères ou de «démontes». Ainsi, je pense qu’un certain nombre de cantons ruraux ont connu cette pratique.

* Les communes étudiées par Rebecca Crettaz sont Saint-Martin, Le Crêt, Granges, Remaufens, Siviriez, Riaz, Prez-vers-Noréazet Saint-Aubin.