Les enfants qui naissent et grandissent à proximité d’une centrale nucléaire en Suisse risquent-ils davantage que les autres d’être atteints d’une leucémie ou d’une autre forme de cancer? Cette question a surgi dans le débat public après la parution, en 2007, d’une étude allemande qui parvenait à une telle conclusion. Assaillie de demandes, la Ligue suisse contre le cancer (LSC) s’est alors associée à l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) pour commander une étude indigène à ce sujet. Elle a été baptisée CANUPIS (pour Childhood Cancer and Nuclear Power Plants in Switzerland).

Les résultats de cette enquête, confiée à l’Institut de médecine sociale et préventive (IMSP) de l’Université de Berne, ont été rendus publics mardi. La réponse du professeur Matthias Egger, directeur de l’IMSP, est claire: «Nous n’avons pas trouvé de preuves de l’augmentation du risque de cancer chez les enfants nés à proximité d’une centrale nucléaire ou d’une installation nucléaire en Suisse», affirme-t-il.

L’étude a duré trois ans. Les travaux ont coûté 820 000 francs, somme que se sont partagée la LSC et l’OFSP, la part de cette dernière étant financée à hauteur de 100 000 francs par Axpo et les Forces Motrices Bernoises, deux sociétés qui exploitent des centrales nucléaires. La branche de l’énergie a en effet souhaité participer au financement de cette étude, mais elle a versé ses contributions à l’OFSP afin d’écarter le soupçon de conflit d’intérêts ou de tentative d’influence des sponsors sur les résultats de l’étude. Matthias Egger a d’ailleurs assuré que son équipe avait travaillé en toute indépendance.

Les conclusions de cette recherche ont été publiées mardi dans l’International Journal of Epidemiology et elles sont disponibles sur Internet (www.canupis.ch). Matthias Egger insiste sur le fait qu’«il ne s’agit pas d’une étude politique», coupant ainsi court à toute tentative de récupération inopinée, un risque réel en plein débat sur la sortie du nucléaire et à trois mois des élections fédérales.

Par rapport à l’étude allemande de 2007, CANUPIS se distingue par le fait qu’elle n’a pas procédé par sélection et ne s’est pas limitée à un rayon de 5 kilomètres autour des centrales. Elle a englobé la totalité des 1,3 million d’enfants âgés de 0 à 15 ans nés en Suisse après 1985. Elle a identifié 573 cas de leucémie diagnostiqués chez des bambins de moins de 5 ans entre 1985 et 2009. Le lieu de résidence à la naissance a été pris en compte. L’enquête, nationale, inclut d’autres facteurs potentiellement cancérogènes comme les lignes à haute tension ou les émetteurs radio. S’il est établi que les rayonnements ionisants (radioactifs) à hautes doses favorisent le développement du cancer, les effets des doses plus faibles produites par les lignes aériennes ou les antennes sont moins connus.

L’IMSP a divisé la Suisse en quatre zones. La première recouvre le périmètre qui inclut les emplacements distants de moins de 5 kilomètres des centrales de Mühleberg, Beznau (I et II), Gösgen et Leibstadt ainsi que des réacteurs de recherche des Universités de Bâle et de Lausanne, de l’Institut Paul-Scherrer de Villigen (AG), du site expérimental de Lucens (abandonné en 1969 à la suite d’un accident) et du dépôt intermédiaire de Würenlingen (AG). La seconde pose un rayon de 5 à 10 kilomètres, la troisième l’étend à 15 kilomètres et la quatrième comprend toutes les localités distantes de plus de 15 kilomètres des sites liés à l’atome.

Des 573 cas recensés, 8 se trouvaient dans la zone I, 12 dans la zone II, 31 dans la zone III et 522 dans la zone IV. En comparaison avec le nombre de cas attendus dans chaque secteur, les chercheurs ont établi un indice de risque relatif. Celui-ci atteint la valeur de 1,2 en zone I, de 0,6 en zone II, de 1,1 en zone III et de 1 en zone IV. Conclusion de Matthias Egger: «Le risque de cancer chez l’enfant à proximité des centrales nucléaires est similaire à celui observé chez les enfants vivant plus loin. Les différences sont si minimes qu’elles relèvent du hasard.»

«L’étude CANUPIS montre que la fréquence des cancers et des leucémies chez les enfants vivant à proximité des centrales nucléaires n’est pas statistiquement augmentée», a réagi la LSC, qui estime avoir ainsi «assumé ses responsabilités vis-à-vis de la population suisse». Mais l’enquête ne répond pas à toutes les questions. Matthias Egger reconnaît lui-même que, «en raison du nombre peu élevé de cas, l’incertitude statistique est relativement importante. Il est cependant très invraisemblable que l’on observe un doublement du nombre de cas de leucémie dans un rayon de 5 kilomètres autour des centrales nucléaires comme l’a suggéré l’étude allemande de 2007.»

De ce point de vue, l’enquête suisse se rapproche davantage de recherches similaires effectuées en Grande-Bretagne, en Suède, en Finlande et aux Etats-Unis, relève de son côté Claudia Kühni, cheffe du Registre suisse du cancer de l’enfant, lui-même rattaché à l’IMSP.

La LSC met elle aussi un bémol aux résultats publiés mardi. A ses yeux, ils ne disent pas tout: «Ces résultats sont rassurants à première vue, mais la preuve n’est nullement apportée que les centrales nucléaires n’exercent aucun effet nocif», commente-t-elle en rappelant l’effet cancérogène «incontestable» du rayonnement radioactif.

L’étude n’a pas non plus porté sur la phase prénatale. Or, comme l’a souligné le conseiller national Christian Van Singer (Verts/VD), en décembre dernier, il faudrait aussi savoir combien de femmes habitant à proximité des centrales voient leur grossesse interrompue. Claudia Kühni se dit prête à étendre l’étude à cette question si le mandat est donné. Interrogé à ce sujet en décembre par Christian Van Singer, le ministre de la Santé, Didier Burkhalter, avait alors déclaré qu’il fallait d’abord analyser les résultats de CANUPIS avant d’envisager une éventuelle extension aux effets prénataux.