Ces enfants démunis qui ont été loués pour trois fois rien

Passé Un ouvrage fait la lumière sur les mises aux enchères des pauvres à Fribourg. Toute l’histoire reste à écrire

Il y a le drame des enfants placés, tel que les Suisses le découvrent au gré des témoignages. Mais il y a aussi eu celui des enfants loués, une pratique qui avait cours au XIXe siècle et jusqu’au début du XXe siècle. La Société d’histoire du canton de Fribourg s’y est intéressée et publie Enfants à louer. Orphelins et pauvres aux enchères. Sous la conduite du professeur Francis Python, l’historienne Rebecca Crettaz raconte comment le système s’est mis en place et pourquoi il a perduré.

On est en 1812. Dans le Fribourg rural de l’époque, une nouvelle loi décrète l’interdiction de la mendicité. En même temps est promulgué un certain «devoir d’assistance». Mais quelle assistance? Les rondes des pauvres, qui consistent pour les démunis à passer d’un foyer à l’autre au gré des travaux et de leurs besoins, sont vivement critiquées parce qu’elles ébranlent l’ordre social et éloignent les enfants de l’apprentissage naturel de la religion. Les communes sont alors chargées de venir en aide aux nécessiteux. Elles confient aux familles, contre quelques francs par mois, les laissés-pour-compte de la société. Les enfants sont censés recevoir une éducation en plus d’être logés et nourris, mais quel que soit leur âge, tous mettent la main à la pâte. Avec, à la clé, de nombreux abus et mauvais traitements. Comme les communes ont la haute main sur ces placements et tiennent les cordons de la bourse, elles cherchent surtout à faire des économies. Les «mises à l’envers» lui permettent de confier les démunis aux «maîtres» qui sont les moins gourmands pour le prix de la pension. Les placements sont annoncés, attribués, négociés pour quelques mois, une année, parfois plus. Un marché aux enfants se crée.

Dérives

Quelques personnalités, les préfets notamment, s’inquiètent des dérives. Un document mentionne que pour se débarrasser de familles pauvres trop populeuses, des communes cherchent à les faire émigrer en Amérique. Quant aux jeunes de mœurs légères, elles s’en débarrassent en accordant une prime à ceux qui les épousent, pourvu qu’ils ne soient pas de la commune.

L’ouvrage s’arrête en 1928, lorsque les «mises à l’envers» sont formellement interdites. Orphelinats et institutions prennent le relais. Et d’autres abus y seront commis. La Société d’histoire du canton de Fribourg a fait le choix de ne pas étendre les recherches à ce passé plus proche. «Nous voulions rester dans le registre de l’histoire et ne pas déposséder les acteurs et témoins de cette époque plus proche de leur propre récit», explique Francis Python. Pour l’historien, il s’agit aussi de remonter à la source de cette pratique des placements, d’en expliquer l’origine, le contexte, l’évolution. L’histoire continuera de s’écrire.