Avant de rentrer en classe, les écoliers de Passy regardent la girafe. Si sa couleur est verte, il y aura récréation. Si elle est orange, récré mais interdiction de courir. Si elle est rouge, aucune sortie n’est autorisée car la pollution atmosphérique est jugée trop élevée et donc dangereuse. En moyenne, la fameuse girafe vire à l’écarlate trois ou quatre fois dans l’année et cela durant plusieurs jours. L’ensemble de la population est alors invité à limiter ses déplacements, la pratique du sport en extérieur est déconseillée et les plus vulnérables doivent se confiner. Ainsi va la vie des habitants, petits et grands, de la vallée de l’Arve, région parmi les plus polluées de France.

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On parle ici d’effet cocktail car les sources sont multiples: l’autoroute Blanche qui mène à Chamonix et au tunnel du Mont-Blanc (40 000 automobiles et 4000 camions par jour), les activités industrielles, le chauffage au bois et l’encaissement des montagnes. Ceux de Passy ajoutent un autre facteur: l’incinérateur de la ville ouvert en 1999 qui traite 60 000 tonnes de déchets par an essentiellement ménagers mais aussi industriels.

Le combat d’une doctoresse très inquiète

«On nous dit que la cheminée crache de la vapeur d’eau blanche mais en observant bien on voit ensuite se former un nuage diffus jaune-brun», témoigne le docteur Mallory Guyon. Elle a fondé en 2018 avec quatre autres femmes le collectif Coll’Air Pur. «Les autorités nous disent que les normes sont respectées, nous ne les croyons pas», assène-t-elle. Selon l’OMS, la pollution atmosphérique cause la mort de 9 millions de personnes dans le monde chaque année, 68 000 en France, une centaine dans la vallée de l’Arve.

Le 16 septembre dernier, Journée internationale de l’air, le collectif a effectué des tests sur 72 enfants et 10 adultes. Ceux-ci ont été pratiqués par le laboratoire indépendant parisien ToxSeek spécialisé dans le dépistage de polluants. En 2019, ToxSeek a établi l’existence d’un cluster de cancers pédiatriques (24 à ce jour dont 5 décès) autour de la commune de Saint-Pazanne, en Bretagne. «Le préfet de Haute-Savoie nous a dit qu’il voulait des preuves concernant l’impact sanitaire alors on est allé les chercher en contactant ce laboratoire», justifie Mallory Guyon.

Un appel a été lancé via les réseaux sociaux, plusieurs médecins ont réalisé des questionnaires de santé et le jour J, une tente a été dressée au centre de Passy. Sur chaque individu, 3 centimètres de cheveu depuis la racine ont été extraits: «Ce qui équivaut à trois mois d’imprégnation.» Les résultats sont tombés en décembre «et ce fut une claque», réagit Mallory Guyon. Une présence de métaux lourds, surtout du cadmium, a été détectée signant «une toxicité chronique». «Trois fois supérieure selon ToxSeek à la contamination de la population témoin de 988 personnes», annonce la praticienne.

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Le cadmium a des effets toxiques connus sur le squelette, les reins, l’appareil respiratoire et cardiovasculaire. L’OMS le classe comme cancérigène de classe 1. Les métaux lourds (mercure, plomb et cadmium) sont utilisés massivement dans l’industrie. Ils sont le plus souvent émis sous forme de très fines particules. Ils se disséminent dans les sols et les milieux aquatiques, contaminant la flore et la faune. On les retrouve donc dans la chaîne alimentaire. «Il y en a dans les engrais phosphorés mais par ici il y a peu d’agriculture et les enfants ne passent pas leur temps à gratter le sol», précise Mallory Guyon. Elle écarte aussi la combustion du bois car les cheminées ne fumaient pas les mois avant les prélèvements.

La faute à l’incinérateur

Dans le viseur donc l’incinérateur. Le collectif Coll’Air Pur a adressé un courrier à la préfecture de Haute-Savoie resté à ce jour sans réponse. Sollicité par Le Temps, le service de presse du préfet a apporté les précisions écrites suivantes: «L’Agence régionale de santé indique qu’il est difficile d’interpréter les conclusions du collectif car la représentativité de l’échantillonnage (âge, lieu de résidence, habitudes alimentaires, conditions de prélèvement, etc.) est insuffisamment documentée. D’autre part, le laboratoire ToxSeek ne dispose d’aucune accréditation Cofrac [Comité français d’accréditation, association qui délivre des autorisations pour les organismes intervenant dans l’évaluation de la conformité, ndlr].»

Christèle Rebet, première adjointe au maire de Passy et présidente du Syndicat intercommunal de traitement des ordures ménagères (Sitom) des vallées du Mont-Blanc, qui gère l’usine d’incinération, est plus loquace: «Toute combustion pollue un peu mais les fumées sont traitées et mesurées en sortie de cheminée. En 2017, nous avons effectué une mesure à – 0,05 monogramme de cadmium par mètre cube, en 2015 deux mesures à 0 puis 0,003. C’est très bas. Nous avons aussi analysé du pain, du lait et des choux à 500 mètres autour du site. Les résultats sont en dessous du seuil défini par l’OMS.»

Nouvelle étude exigée

En 2019, l’incinérateur de Passy a ouvert ses portes aux journalistes. Le directeur régional d’exploitation affirmait que 99,97% des émanations étaient de la vapeur d’eau et que les valeurs en dioxine, furanes, PCB et métaux étaient très nettement inférieures à la réglementation en vigueur. Pierre Lambert, le préfet de l’époque, déclarait que faire croire que les vapeurs d’eau étaient nocives «était un déni de réalité».

Coll’Air Pur exige une nouvelle étude d’impact sanitaire sur la foi des résultats des récents prélèvements. Pas sûr que le collectif soit entendu par les autorités. Mallory Guyon enrage: «Dans mon cabinet, je reçois un nombre élevé d’enfants qui présentent des bronchiolites et des bronchites asthmatiformes. Trois à cinq nourrissons sont hospitalisés chaque hiver. Mon fils a lui-même été hospitalisé quand il avait 6 semaines.» Elle évoque aussi les otites, les laryngites et ce que les habitants appellent «la toux de la Vallée», des quintes qui durent toute l’année. Des familles quittent la région. L’une d’entre elles réside aujourd’hui dans les Alpes-Maritimes. La mère a déclaré à l’hebdomadaire Le Messager que sa fille a affiché des taux élevés en cadmium et que pour aller à l’école «elle passait à côté de l’incinérateur».


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