Le Temps: Quelle était l’ambiance autour de cette Table ronde, entre les victimes de mesures de coercition et les autorités?

Ursula Schneider Schüttel: L’atmosphère était très spéciale. Les représentants des victimes ou les victimes elles-mêmes ont conservé une certaine méfiance envers l’autorité ou les institutions qui les ont naguère si mal traitées. Mais elles avaient besoin de raconter leur histoire et de faire comprendre à quel point elles souffraient encore. En face, des personnes habituées à participer à des réunions parce que cela fait partie de leur travail ont dû apprendre la patience et l’écoute. Au fil des mois, chacun a réussi à faire un pas vers l’autre mais pour celui qui a présidé les séances, ce n’était pas facile à gérer. Le vice-directeur de l’Office fédéral de la justice, Luzius Mader, qui a repris ce rôle, a dû faire en sorte que tout le monde puisse s’exprimer mais également qu’à la fin de chaque rencontre, des décisions soient prises.

Justement, en juin, un représentant des victimes, Walter Zwahlen, a claqué la porte, estimant que Luzius Mader était du côté des autorités et les protégeait. Partagez-vous cette critique?

– Non. Ce départ m’a beaucoup étonnée. Car s’il y avait des opinions différentes, nous parvenions à en discuter. Cela dit, c’est vrai que les victimes ont parfois eu l’impression que Luzius Mader décidait de tout. Elles avaient peur qu’une nouvelle fois, on ne les écoute pas et qu’on ne les laisse pas suffisamment participer aux discussions. Pour elles, il s’agit d’un traumatisme lié à leur vécu. Tandis que M. Mader, lui, voulait avancer et soumettre un résultat au Conseil fédéral. C’était sa mission et il l’a très bien exécutée.

– Vous avez rendu votre rapport. Mais en quoi la Table ronde a-t-elle été utile?

– Un grand travail a été fait. En plus du rapport final, la Table ronde a organisé l’accompagnement des victimes, via les centres cantonaux Lavi. Elle a clarifié l’accès aux archives. Il fallait absolument uniformiser les pratiques cantonales. Et puis, il y a eu la création du fonds d’aide immédiate.

Fonds d’aide immédiate

– A propos de ce fonds d’aide immédiate, dès le moment où il ne répondra qu’à certaines situations de détresse et d’urgence, ne craignez-vous pas qu’il n’engendre de nouvelles frustrations?

– Non. Ce fonds d’aide immédiate est un signal important. Il montre que la société reconnaît le mal qui a été fait. Lorsque le parlement a discuté de la loi sur la réhabilitation des victimes de mesures de coercition, nous ne pouvions pas y inclure une réparation financière. A ce stade, la loi n’aurait jamais obtenu de majorité. Or, il était important qu’elle soit adoptée. Maintenant, il est évident qu’il faut régler la question de la réparation. Ça viendra puisqu’une initiative a été lancée et qu’il y aura probablement parallèlement un projet de loi. Mais ça va prendre du temps, plusieurs années. Et parmi les victimes, il y a un grand nombre de personnes déjà âgées. Il était dès lors important de faire un premier geste rapide grâce à ce fonds d’aide immédiate. Même si les montants resteront modestes, soit un versement unique entre 4000 et 12 000 francs, en fonction de la situation financière et des besoins de la personne, ils permettront d’améliorer le confort d’une personne affectée, qui se trouve dans la précarité.

– Vous faites également partie du comité d’initiative sur la réparation. Pensez-vous réellement qu’à terme, des centaines de millions de francs seront distribuées aux victimes?

– Je l’espère, évidemment. L’initiative est un moyen de montrer au Conseil fédéral et au parlement dans quelle mesure la population soutient la question d’une reconnaissance de l’injustice et d’une réparation. Alors à eux de proposer une solution. S’ils n’y parviennent pas, le peuple suisse votera. En attendant, il s’agit aussi d’un moyen pour sensibiliser la population. De plus, cette initiative permet aux victimes de se rendre compte qu’elles ne sont pas seules mais qu’elles sont maintenant soutenues par des milliers de signataires. Beaucoup n’ont jamais osé parler de leur histoire auparavant. Des portes se sont ouvertes.

Boîte de Pandore?

– Jusque dans les années 1980, personne ne contestait l’existence des mesures de coercition à des fins d’assistance. C’était la loi. Comment justifier dès lors qu’on répare quelque chose qui était conforme à l’ordre juridique d’une époque? N’est-on pas en train d’ouvrir la boîte de Pandore?

– Personne ne conteste le fait d’avoir placé des enfants lorsqu’ils étaient maltraités par leur propre famille. Mais pour ces enfants, c’était tout de même un enlèvement de leur environnement familier. Et il y a eu des abus. Car c’est surtout ce qui s’est passé après le placement qui est inadmissible. L’autorité n’a pas veillé aux bons soins des personnes qu’elle plaçait ou pour lesquelles elle était responsable. Elle a failli.

– Votre famille a-t-elle elle-même été confrontée d’une manière ou d’une autre à un placement forcé?

– Effectivement, je me pose la question. Ce ne serait pas impossible. Du côté de mon père, l’histoire est assez claire. Du côté de ma mère par contre, je me rends compte que je ne sais pas tout de la trajectoire de ses parents et grands-parents, originaires du Toggenburg. Il me manque des épisodes. Jusqu’à maintenant, je ne m’étais pas vraiment rendu compte de cette lacune. Ou plutôt j’avais mis ça de côté. Maintenant, j’ai envie de savoir.

A côté de moi

– Vous présidez également une association, Agir pour la dignité. Pourquoi vous intéressez-vous à ces événements passés?

– Ce sujet me touche énormément. Et ce qui me frappe le plus, c’est que ça s’est passé à une époque où je vivais déjà et faisais mes études. Malgré tout, je n’en ai jamais entendu parler. J’ai lu des récits, des témoignages. Mais ils dataient des années 30-40. Dans ma tête, de tels traitements ne pouvaient plus exister dans ma propre phase de vie. Ce qui me choque aujourd’hui, c’est de me rendre compte que ça se passait à côté de moi. Aujourd’hui, chacun, les parlementaires surtout, devrait s’interroger sur ce qui se passait dans son propre entourage ou voisinage, il y a moins de quarante ans.