Genève 

Enfants placés: la Ville veut racheter l'attitude du canton

Un élu demande au Conseil administratif de Genève de verser un montant de 100 000 francs au fonds d’aide de la Confédération. Car la part du canton avait été payée par un mystérieux donateur

Il eût suffi de peu de chose. Le canton de Genève aurait pu verser 288 000 francs au fonds d’aide immédiate mis en place par la Confédération pour les enfants placés de force, sans plonger pour autant les finances cantonales dans l’abîme. Mais il n’en a pas été ainsi. Après moult débats parlementaires et faux-fuyants, c’est finalement à un mystérieux donateur, lui-même victime d’un placement forcé, que le canton doit d’avoir payé son écot. Cet homme l’a sorti de sa poche.

Ce qui ne satisfait pas tout le monde, à l’instar du conseiller municipal socialiste Sylvain Thévoz: «Le canton a surtout brillé par ses atermoiements. Je pense qu’on peut changer la donne et secouer le Landerneau politique.» Il a donc concocté un projet d’arrêté, qui sera déposé mardi au Conseil municipal. Ce texte demande au Conseil administratif de la Ville de verser un montant de 100 000 francs et d’évaluer précisément le nombre d’enfants placés sur son territoire entre 1800 et 1980. «Cette somme est un montant symbolique inspiré de l’engagement de la Ville de Berne, qui a offert la même chose, confie Sylvain Thévoz. Je suis confiant dans le fait d’obtenir une majorité pour soutenir ce projet.»

S’il en est un qui en rêve, c’est Luzius Mader, le préposé fédéral à ce fonds d’aide immédiate. Sitôt après le geste de Berne, il l’avait fait savoir à Genève, espérant que la solidarité fasse tache d’huile. «Car il nous manque encore un peu d’argent, même si tous les cantons ont payé leur part. La Chaîne du Bonheur nous a donc avancé de l’argent, afin que tous les versements aux victimes aient pu se faire», explique-t-il. Pour le moment, il ne souhaite pas communiquer le montant de la somme manquante. On sait, en revanche, que 953 victimes ont été indemnisées en Suisse, dont 41 sont Genevoises. La somme moyenne versée est de 7600 francs. Et à ce jour, une dizaine de communes ont pris l’initiative de contribuer, pour des sommes modestes. Le canton de Vaud, quant à lui, ne s’est pas associé au fonds d’aide immédiate, préférant une solution en solo. Mais il aura fait sa part, puisque le fonds qu’il a créé a été doté de 1,7 million de francs pour une centaine de bénéficiaires.

Que la part du canton de Genève ait été intégralement versée par un mécène, en accord avec les autorités, règle définitivement le cas du canton aux yeux de Luzius Mader: «Si, dans un premier temps, Genève ne s’est pas sentie concernée par cette problématique, le canton a coopéré par la suite à notre satisfaction.» Vraiment? Certes, l’argent est arrivé. Mais est-il justifiable, d’un point de vue moral, que l’Etat se défausse sur un particulier pour un geste qui a aussi valeur de reconnaissance symbolique? «L’argent de l’Etat vaut beaucoup plus que l’argent d’un mécène», résume Willy Uldry, un enfant genevois retiré à sa famille et placé de force dans un orphelinat administré par des religieuses (Le Temps, 13 mai 2016).

Un avis partagé par les élus qui souhaitent que la Ville, elle, paie: «Le Canton de Genève n’a pas fait sa part, se réfugiant d’abord dans le déni puis la passivité», écrit Sylvain Thévoz. Qu’en pense le conseiller d’Etat Mauro Poggia? «Je crois que le canton a fait sa part, soit directement, en mettant en place des moyens logistiques et psychologiques, soit indirectement, par l’intermédiaire d’un tiers qui le voulait expressément. Ceci ne me pose pas de problème moral. Mais je conviens que toute la lumière n’a pas encore été faite sur ces placements.» Sur l’éventualité que la Ville paie, le ministre se fait plus mordant: «Nous ne sommes pas dans la situation de refuser l’aide de ceux qui participeraient spontanément à l’une de nos tâches. Mais qu’on évite de nous donner des leçons, alors que le canton de Genève assume seul ce que d’autres cantons délèguent aux communes. Si la Ville a trop d’argent, j’ai d’autres propositions à lui faire!»

Lire aussi: Enfants placés: une victime part pour un tour de Suisse à pied

Resterait une autre manière, pour le Conseil d’Etat genevois, de corriger le tir sans se désavouer pour autant. Le contre-projet du Conseil fédéral à l’initiative sur la réparation, approuvé par le Conseil national et transmis au Conseil des Etats, prévoit une enveloppe de 300 millions de francs à charge de la Confédération. Mais celle-ci souhaite que les cantons participent volontairement à ce fonds à raison d’un tiers de la somme. Qu’en sera-t-il de Genève? «D’un point de vue moral, ce serait souhaitable, mais aujourd’hui on peine à boucler les budgets. Alors si nous n’y sommes pas contraints, je doute que nous puissions le faire. J’aimerais bien avoir un fonds de réserve pour corriger les erreurs de l’histoire…» Dommage. C’eût été peut-être l’occasion de ne plus être redevable envers une victime magnanime éprise de mécénat.


Commentaire. Une honte!

On peine à comprendre. Comprendre comment la capitale autoproclamée des droits humains, ce canton doté d’un budget de près de 8 milliards de francs, n’est même pas capable de trouver 288 000 francs pour indemniser ses 41 enfants placés. Et encore, ce nombre n’inclut ni ceux qui sont décédés ni ceux qui n’ont pas souhaité exhumer de douloureux souvenirs. 288 000 francs? Moins de 2% de ce que dépense l’Etat de Genève chaque année pour acheter des crayons et des gommes multicolores. Une honte.

Une honte encore lorsque Genève estime que son devoir moral a été accompli parce qu’un donateur anonyme – lui-même victime – s’est acquitté de la facture «au nom et pour le compte» du canton.

Ce que ne semble pas avoir compris le Conseil d’Etat, c’est que la somme versée importe peu. C’est l’acte qui compte. Cela aurait probablement suffi à mettre un peu de baume sur les plaies encore vives des victimes, aux yeux desquelles le responsable n’a toujours pas matérialisé sa résipiscence.

Comme si la difficulté des victimes à devoir replonger dans leur passé n’était pas assez éprouvante, les autorités ont failli à respecter leurs promesses: à savoir «faciliter le travail de mémoire et de reconnaissance». Il a fallu à l’une des victimes pas moins de huit voyages vers Genève pour obtenir l’intégralité de ses archives. On lui aura d’abord soutenu qu’elles avaient toutes brûlé. Puis présenté un document évoquant une mère divorcée un peu trop «gaie» et un père vivant avec «sa maîtresse»… Il a fallu attendre l’intervention de journalistes de France 3 – auteurs d’un magnifique documentaire – pour qu’il apprenne enfin que sa mère avait cherché à le récupérer. «Payer ne solde pas la responsabilité de l’Etat», déclarait le conseiller d’Etat Mauro Poggia. Il a raison. Mais ne rien payer est encore pire. O.F.

 

Publicité