Corruption

Enquête sur la FIFA: la justice suisse sous pression mondiale

La justice fédérale a pour la première fois révélé des détails sur l’enquête visant l’attribution des Coupes du monde 2018 et 2022 à la Russie et au Qatar. La masse des données bancaires et informatiques à exploiter est «énorme», a dit le procureur Michael Lauber

La justice suisse sous pression mondiale

Corruption L’enquête sur la FIFA est prioritaire, dit le procureur de la Confédération

Michael Lauber réfute toute instrumentalisation américaine

Le Ministère public de la Confédération (MPC) est au centre du monde. Celui du ballon rond, tout du moins. Il a pu s’en rendre compte mercredi matin. Le centre de presse du Palais fédéral a été pris d’assaut par les journalistes, pour l’occasion non parlementaires. Les représentants de médias britanniques, américains, allemands ou mexicains se sont entassés pour boire les paroles de Michael Lauber, le procureur général.

Sujet? La FIFA. Au mois de mars, le MPC a décidé d’ouvrir une enquête sur les conditions d’attribution des Coupes du monde 2018 et 2022, respectivement en Russie et au Qatar. Mais cette procédure n’a été rendue publique que le 27 mai dernier, tandis que la police zurichoise, sur demande de la justice américaine, arrêtait sept hauts responsables de la fédération sportive dans l’hôtel Baur au Lac.

Depuis cette date, «nous avons reçu un tel nombre de demandes d’interviews de Suisse et de l’étranger que nous avons décidé d’organiser ce point presse», a expliqué Michael Lauber, réélu dans la matinée pour un mandat de quatre ans supplémentaires par l’Assemblée fédérale.

Son allocution sur la stabilité et l’efficacité de l’institution n’a pas pesé bien lourd dans les débats. La FIFA a monopolisé la discussion. Michael Lauber a commencé par appeler le monde du football à la patience. L’enquête est «très complexe et sera longue». Mais le MPC a pris conscience de l’enjeu planétaire de cette enquête, a-t-il aussi rassuré face à l’avalanche de questions. Le dossier FIFA est sur le haut de la pile. «Nous accélérons la procédure» et «avons constitué une task force», a expliqué le procureur.

Ensuite, la communication du MPC est adaptée aux circonstances, en dépit du sacro-saint secret d’instruction. En général, pour éviter de voir disparaître des indices ou des preuves, «je ne peux rien divulguer en cours de procédure, ni dire dans quelle direction s’oriente notre enquête». En revanche, «lorsque l’intérêt public est aussi prépondérant, il est possible de s’adapter en donnant quelques informations au fil de notre progression.»

Ce que l’on sait désormais, c’est que 104 relations d’affaires bancaires sont sous enquête. Les banques suisses ont aussi signalé au bureau anti-blanchiment quelque 53 relations suspectes, qui se superposent en partie à celles découvertes par le MPC. Ce qui montre que les banques «ont fait leur devoir», a salué Michael Lauber.

Au total, les enquêteurs ont 9 terabytes de données à analyser, notamment saisies au siège de la FIFA – l’équivalent de 3,5 milliards de pleines pages de texte ou de 2250 DVD. Les passer au crible «va être un travail de fourmi», explique une source proche du MPC, qui incombera à la police judiciaire fédérale et son unité spécialisée de forensique informatique. «Il y a des logiciels spécialisés qui permettent de traiter ces données, poursuit cette source. Le plus délicat sera de choisir les bons mots clés pour les recherches.»

Les enquêteurs suisses disposent de plusieurs sources d’informations: les documents bancaires, le rapport Garcia, du nom de l’enquêteur interne à la FIFA qui a démissionné à la suite de la publication jugée «lacunaire» de ses découvertes ( lire ci-contre) , qui s’ajoutent aux données saisies à la FIFA le 27 mai et lors d’une seconde perquisition la semaine dernière, ainsi que les informations livrées par la justice américaine.

Cette dernière ne s’est d’ailleurs pas privée de mettre elle aussi la pression sur son homologue helvétique. «Ces Coupes du monde 2018 et 2022, c’est l’affaire de la Suisse», a déclaré en substance Loretta Lynch, la ministre de la justice états-unienne dans une interview à la Frankfurter Allgemeine , le 3 juin.

Michael Lauber a néanmoins réfuté toute instrumentalisation de Washington. A un journaliste alémanique qui lui demandait pourquoi, dans ce cas, la justice suisse n’avait pas débuté ses investigations il y a cinq ans, lorsque les premières suspicions sont apparues, il a répondu: «Je ne peux pas ouvrir une enquête sur une impression. Il me faut des faits concrets.» Et aussi un délit qualifiable, sachant que la Suisse ne poursuit pas d’office la corruption dans le secteur privé.

L’occasion enfin pour Michael Lauber de répéter que la fédération sportive est considérée comme la victime dans son enquête. Elle a déposé une plainte contre X pour soupçons de «mauvais comportement» et de blanchiment d’argent après avoir découvert des «transferts internationaux de patrimoine avec comme point de contact la Suisse», selon les termes employés par la FIFA en novembre dernier.

Avec son exercice de communication, le MPC a surtout voulu calmer les espoirs d’une conclusion rapide de l’enquête. Elle prendra du temps, et peu importe que la Coupe du monde 2018 soit déjà presque trop proche pour la retirer à la Russie. «Je n’en ai rien à faire, du calendrier de la FIFA», a affirmé Michael Lauber.

Les enquêteursont 9 terabytesde données à analyser, soit 3,5 milliardsde pages de texte

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