Le revirement est spectaculaire. En 2004, les enseignants jurassiens combattaient avec la dernière énergie les mesures d'économies prônées par le gouvernement: hausse du pensum de 28 à 29 leçons hebdomadaires, suppression des allégements pour les profs de plus de 50 ans, allongement de la progressivité salariale. Le veto des députés enseignants au parlement avait fait capoter le programme.

«Le climat a changé»

Virage à 180 degrés aujourd'hui. Le syndicat des enseignants jurassiens (SEJ) admet le principe d'économies sur le dos de l'école. Il fait même montre d'un zèle inattendu en suggérant d'autres propositions aux effets financiers plus élevés que le projet gouvernemental.

«Le climat a changé, explique Rémy Meury, député POP et secrétaire du SEJ. Il y a quatre ans, les enseignants s'estimaient victimes d'une inégalité de traitement, car ils étaient visés de manière unilatérale. Aujourd'hui, les 51 mesures élaborées par le nouveau gouvernement répartissent l'effort sur tout le monde.» «Je salue cette ouverture», commente le ministre des Finances, Charles Juillard.

Ce qui a surtout changé, entre 2004 et 2008, ce sont les personnes. Jusqu'au-boutiste dans sa fonction de député, le syndicaliste Rémy Meury accepte de négocier. L'ancien gouvernement, avec l'ex-grand argentier Gérald Schaller, avait décrété les économies sans concertation. Depuis deux ans, entre gouvernement (représenté par les ministres Elisabeth Baume-Schneider et Philippe Receveur) et syndicats de la fonction publique, «on se parle, on s'écoute, on entre en matière», décrit Rémy Meury. «Nous avons réussi à instaurer le partenariat», confirme Charles Juillard.

Eradiquer les anomalies

Dans son paquet de 51 mesures susceptibles de soulager la trésorerie cantonale d'une vingtaine de millions par an, le gouvernement prône la réduction de l'allégement dont bénéficient les enseignants de plus de 50 ans, de deux à une leçon hebdomadaire. Le SEJ oppose à ce dessein qui le rebute trois autres mesures: une réduction salariale générale de 0,75%, un autre mode de calcul du revenu des enseignants à temps partiel de plus de 50 ans et la suppression d'une annuité double pour les profs les mieux rémunérés. «C'est en grattant que j'ai découvert deux anomalies», explique Rémy Meury.

La principale «anomalie» a été héritée du régime bernois. Les enseignants de lycée et des écoles moyennes obtiennent une double annuité après quinze ans de métier. Le canton de Berne avait créé ce privilège pour conserver les enseignants dans les lycées et les faire résister à l'appel des universités.

«Comme ce sont les plus hauts salaires de la profession, j'ai pris mon bâton de pèlerin et je suis allé expliquer à ces enseignants qu'ils bénéficient d'une inégalité de traitement difficilement défendable», raconte Rémy Meury. Son message a été entendu. Les profs concernés ont accepté, à l'unanimité, l'annuité unique, générant une baisse de revenu de 2,5%, que le renchérissement devrait combler. Ils ont compris que le projet de réévaluation de la grille salariale générale, actuellement à l'étude dans le Jura, leur couperait ce privilège. Autant l'admettre «spontanément».

Retrait gouvernemental

Nanti des propositions du SEJ, le gouvernement va retirer sa réduction de l'allégement pour les enseignants de plus de 50 ans. Il se prive d'une économie annuelle de 1,15 million (550000 francs pour le canton, 600000 francs pour les communes). Les projets syndicaux sont financièrement plus favorables. «Et nous sommes prêts à les faire entrer en vigueur dès le 1er janvier 2009, près d'un an avant les intentions du gouvernement», précise Rémy Meury.

Un dessein caché?

Tablant sur l'effet d'annonce, le syndicat prévoit une économie de 2,3 à 4,5 millions. Charles Juillard nuance. Selon ses calculs, les mesures syndicales représentent un bonus de 1,34 million. «C'est effectivement mieux que ce que nous proposons, mais à hauteur de 190000 francs», dit-il.

La démarche du SEJ interpelle, dans le Jura. Aurait-il un dessein caché? Entend-il redorer son blason? «Ce n'est pas l'objectif premier, précise Rémy Meury. Mais si ça y contribue, tant mieux.» Certains laissent entendre qu'en s'étant trop fermement opposés aux mesures d'économies en 2004, les enseignants ont perdu de la crédibilité.

Les profs imaginent-ils réaliser un deal: leurs mesures d'économies contre le projet gouvernemental de les rendre inéligibles au parlement? «Les dossiers ne sont pas liés, nos pistes d'économies étaient déjà prêtes lorsque le gouvernement a présenté sa loi sur le personnel», précise Rémy Meury. Faisant remarquer que l'intention de rendre les enseignants inéligibles «a failli tout faire capoter».

Si le SEJ et les syndicats entrent en matière sur l'actuel programme d'économies, c'est plus sûrement pour négocier en position de force la nouvelle échelle salariale. «Nous demandons, à moyen terme, une réévaluation générale des salaires versés par l'Etat jurassien», annonce Rémy Meury.

Avec diplomatie, Charles Juillard prend note. Rejetant «tout raccourci» et précisant qu'«il s'agira de négocier les choses les unes après les autres».