L’école obligatoire va manquer d’enseignants. En Suisse, praticiens spécialistes bien formés se font rares. La pénurie bruissant au loin depuis quelques années, comme un orage menaçant, devient soudain aiguë. En Suisse alémanique, la question, beaucoup débattue dans les médias, inquiète les autorités. Les cantons latins s’en saisissent à leur tour, mais sans l’agitation observée chez nos voisins.

Un ensemble de causes risque de vider les pupitres des classes dans une dizaine d’années. Une génération vieillissante se rapproche de la retraite (35% des enseignants suisses affichent plus de 50 ans, Zurich frôle les 40%, autour du Léman on approche 30%). L’explosion du temps partiel (55% pour les classes des élèves entre 10 et 16 ans, soit le secondaire I), liée à la forte présence des femmes (66% du contingent) multiplie la demande de collaborateurs. Des diplômés qui retardent l’heure de leur engagement ou s’emploient ailleurs n’assurent pas le remplacement escompté des sortants.

La désaffection indique en outre une certaine perte de prestige et de force d’attraction de la profession, dont l’image se fane. Cette déliquescence n’est pas sans rapport avec le débat récurrent sur le sens et les missions de l’école, voire sur son aptitude à les assumer.

Finalement, le processus d’harmonisation de l’école suisse représente une inconnue de taille sur les besoins futurs en personnel des différents systèmes scolaires cantonaux.

Outre-Sarine, la pénurie dans les agglomérations va de pair avec la perte d’élèves à la campagne où l’on ferme des classes. Cette contradiction apparente n’occulte cependant pas le phénomène.

L’indice du «recrutement inadéquat au secondaire I», fourni par le Rapport 2010 sur l’éducation dans le pays montre à quel point les Alémaniques puisent déjà dans un réservoir de candidats dont les titres d’études ne correspondent pas au cahier de charges des postes. Lucerne caracole en tête du peloton, avec plus de 15% d’enseignants aux qualifications défaillantes.

La Suisse romande s’en tire encore bien. Le même indicateur place les cantons latins en bas de la courbe. Seul Vaud connaît 7 à 9% de professeurs sans titre adéquat au secondaire I. Taux qui s’explique par les spécificités historiques de son système de formation, observe Pierre Kolly, responsable des ressources humaines à la direction générale de l’enseignement obligatoire. Dans une dizaine d’années toutefois, malgré des capacités de formation supérieures, les Romands devront absorber une croissance énergique de la population. Ils auront donc les mêmes soucis, prévoit Jean-François Steiert, délégué aux affaires intercantonales du Département de la formation et de la jeunesse du canton de Vaud.

Jean Delacretaz, directeur d’école à Gland et président de la Conférence romande et tessinoise des chefs d’établissement secondaire, note que les langues, l’allemand en tête, les mathématiques et les sciences ont de la peine depuis toujours à dénicher les titulaires espérés. Pour ces deux dernières branches, la concurrence de l’industrie et de la recherche est vive. A l’avenir, la situation est destinée à empirer, confirme Pierre Kolly.

La pénurie redoutée, ignorant les frontières linguistiques, renvoie également aux interrogations et aux réformes qui touchent, voire bouleversent, l’organisation et les structures du degré secondaire de la scolarité obligatoire. C’est à cet échelon que la plupart des cantons suisses orientent les élèves dans des filières distinctes préparant au gymnase, à une formation professionnelle, voire à l’apprentissage.

Cette période charnière – passage à l’adolescence, choix d’une voie – provoque heurts, fatigue, errances autant chez les écoliers que chez les enseignants. Le désir de s’échapper vers le gymnase habite beaucoup de professeurs. Il est déjà perceptible d’ailleurs au sein des HEP, les Hautes écoles pédagogiques qui préparent la relève.

Si les vocations abondent pour l’enseignement post-obligatoire, elles vont devenir insuffisantes pour l’école obligatoire, reconnaît Guillaume Vanhulst, directeur de la HEP à Lausanne. Selon Georges Pasquier, du Syndicat d’enseignants romands (SER), les conditions de travail parfois éprouvantes et des salaires jugés insatisfaisants finissent par décourager bon nombre d’aspirants. La comparaison, une fois de plus, avec la Finlande et ses enseignants heureux accuse les failles des modèles helvétiques.

La formation, et son attractivité, devient ainsi le nerf de la guerre. En gros, pour résister à la décrue prophétisée, il est nécessaire de doubler le nombre de diplômes livrés actuellement pour l’école obligatoire.

Et si les HEP ne devaient pas réussir à combler les carences, on pourra toujours recruter dans d’autres pays, à l’image du personnel soignant. C’est déjà le cas pour certains cantons frontaliers qui comptent entre 1 et 10% d’étrangers parmi leur effectif.