«Un signal fort pour l’enseignement des langues»

Cohésion Les cantons veulent conserver l’enseignement d’un deuxième idiome national et de l’anglais à l’école primaire

Pour la conseillère d’Etat vaudoise Anne-Catherine Lyon, il est primordial de ne pas se détourner du compromis forgé en 2004

La stratégie sur l’enseignement des langues, qui prévoit d’introduire une deuxième langue nationale et l’anglais dès l’école primaire, n’a pas à être modifiée. Malgré des débats ardents dans quelques cantons alémaniques désireux de privilégier l’anglais, comme la Thurgovie, la Conférence des directeurs cantonaux de l’instruction publique (CDIP) a opté pour la continuité, vendredi.

A l’issue de leur assemblée plénière à Bâle, 22 cantons présents en ont décidé ainsi; deux ont refusé cette voie, un seul s’est abstenu. Sur place, le ministre de l’Intérieur, Alain Berset, a aussi fait monter la pression sur les cantons récalcitrants: il les a menaçés d’une intervention de la Confédération s’ils abandonnaient le français en primaire. Le décryptage de la conseillère d’Etat vaudoise Anne-Catherine Lyon, responsable de la formation dans le canton de Vaud et présidente de la Conférence intercantonale de l’instruction publique de la Suisse romande et du Tessin (CIIP).

Le Temps: Pourquoi la CDIP a-t-elle décidé de s’en tenir au compromis élaboré en 2004 alors que le débat sur le maintien du français à l’école primaire fait rage dans plusieurs cantons de Suisse orientale et centrale? Certains acteurs politiques veulent repousser l’apprentissage du français à l’école secondaire pour cause de surcharge des enfants…

Anne-Catherine Lyon: Lorsque le compromis a été forgé, en 2004, il comprenait deux versants, c’était du donnant-donnant. Les cantons latins ont accepté que le français ne soit pas forcément la première langue enseignée. Ils ont ainsi permis que certains cantons commencent par l’anglais [en 3e année, 5e HarmoS], avant d’introduire la deuxième langue nationale [en 5e année, 7e HarmoS]. Mais, en contrepartie, ceux qui partaient avec l’anglais d’abord s’engageaient à démarrer l’enseignement du français en primaire. En dépit de l’impression d’ébullition actuelle, lors de notre réunion, 22 cantons ont levé la main pour réaffirmer qu’ils étaient toujours sur cette même ligne, qu’ils partageaient ce contrat moral, même s’il est compliqué à mettre en œuvre. C’est un signal fort.

– Les résultats de l’enseignement des langues étrangères à l’école primaire ne sont pourtant pas toujours probants. Ne vaudrait-il pas mieux se concentrer sur une seule langue?

– La CDIP tirera un bilan des réformes scolaires et notamment de l’enseignement plus précoce des langues en 2015. En attendant, il faut laisser du temps au temps. Mais ne mélangeons pas les discussions: il ne faut pas confondre les objectifs fixés et les moyens pour les atteindre, qui peuvent être améliorés. En l’occurrence, nous ne devons pas nous détourner du but, important pour la cohésion nationale. Il faut également avoir à l’esprit que depuis dix ans, dans plusieurs cantons alémaniques, plusieurs votations populaires ont confirmé le compromis de 2004 [dans les cantons de Schaffhouse, Thurgovie, Zoug et Zurich]. C’est pour cela que je parle d’impression d’ébullition.

Mais la situation pourrait changer là où de nouvelles initiatives sont en cours, comme à Lucerne, Nidwald ou dans les Grisons. Pensez-vous que la Confédération doit intervenir?

– Le conseiller fédéral Alain Berset, chargé des langues, était présent à l’assemblée de la CDIP. Son message a été clair: la Confédération ne veut pas empiéter sur les compétences des cantons, mais à la fin, si le compromis n’est pas respecté, elle a non seulement le droit mais également le devoir d’intervenir. Le ministre de l’Intérieur a été très ferme là-dessus. Dans les cantons historiques de Suisse centrale, qui n’aiment guère l’intervention de l’Etat central, ce discours porte.

Comme minorité, les Romands ont davantage conscience de la nécessité de connaître une autre langue nationale que les Alémaniques, surtout ceux qui vivent loin de la frontière linguistique. Comment faire entendre l’argument de la cohésion nationale?

– Mais la fièvre ne frappe pas toujours les mêmes: je vous rappelle que le canton de Zurich s’est aussi prononcé sur les langues! S’agissant des cantons constitutifs de la Suisse, c’est un paradoxe, car leur population est encore plus attachée à l’idée de la cohésion nationale comme valeur fondamentale du pays. Par ailleurs, ceux des membres de l’UDC qui embouchent des trompettes étonnantes de défense de l’anglais jouent contre les valeurs fondamentales de leur parti. Enfin, toutes les études montrent qu’en Suisse quiconque maîtrise une autre langue nationale possède davantage de valeur sur le marché du travail, et ce dans de nombreux métiers, pas seulement chez les cols blancs.

– Que répondez-vous à l’argument de la surcharge d’apprentissage des langues en primaire pour les petits Alémaniques en raison du dialecte?

– C’est un argument spécieux. Peut-être que la problématique se pose dans quelques endroits, mais ce n’est pas une raison pour l’exporter partout. Dans le canton de Vaud, 33% des élèves ne sont pas francophones. A Genève, la proportion dépasse les 40%. Nous ne baissons pas les bras pour autant.

– Serait-ce vraiment grave si le français n’était enseigné qu’à l’école secondaire avec une dotation horaire plus importante?

– Matériellement, on ne pourrait jamais rattraper au secondaire le nombre de périodes d’enseignement perdues en primaire. Sans compter qu’apprendre une langue étrangère, c’est aussi une imprégnation, une familiarité, une prise de conscience qui ne peuvent pas non plus être rattrapées plus tard.