Immigration

Entre Allemands et Suisses alémaniques, c'est l’heure de la normalisation

Après des années de tensions, les relations s’apaisent entre les immigrés d’outre-Rhin et les Helvètes. «Le Temps» s’est entretenu avec deux Allemands aux situations inversées: l’un est parti, l’autre est resté

Le phénomène s’installe dans la durée. Avec 304 706 personnes, les Allemands forment encore, en 2016, le plus grand groupe d’immigrés du pays, après les Italiens. Mais depuis le pic de 2008 et ses 46 000 arrivées, la courbe fléchit. En 2015, ils n’étaient plus que quelque 22 000 à traverser la frontière. Et jamais autant à quitter la Suisse. Le solde migratoire (rapport entre nombre d’entrées et de sorties), qui était de 6700 personnes en 2009, a été divisé par deux en 2016 (3158).

«Les Allemands quittent la Suisse? Pas tous. Moi, je fais partie de ceux qui restent», écrivait Mathias Möller dans une ode à son pays d’accueil, au début de l’année dans le Tages-Anzeiger, journal pour lequel il travaille. Voilà bientôt dix ans que l’Allemand vit à Zurich et il le dit avec fierté: il se sent chez lui dans cette Suisse. «Malgré tout.»

Un pic d'immigration en 2007-2008

Arrivé au moment du pic d’immigration d’outre-Rhin des années 2007-2008, il a connu les années de tension, lorsque les «Tüütschi» faisaient les gros titres de la presse alémanique. En 2006, la Suisse devenait le premier pays d’émigration des Allemands, à la suite de l’entrée en vigueur de la libre circulation. «Combien d’Allemands la Suisse peut-elle supporter?» titrait alors le Blick, jamais à court d’idées provocatrices, pour une série d’articles sur les Allemands en 2007. L’UDC, par la voix de sa conseillère nationale zurichoise Natalie Rickli, heurtait le voisin en brandissant en 2009 l’idée d’appliquer la clause de sauvegarde à l’Allemagne. «C’était comme si on parlait d’un débarquement de Vikings prêts à tout casser. Aujourd’hui, les relations sont beaucoup plus détendues», rigole Mathias Möller. Et le ton a changé dans les médias outre-Sarine.

«Au secours, les Allemands ne viennent pas», lançait le Blick – encore lui – dans un article alarmiste sur le recul des «leaders» qualifiés dans les conseils d’administration des entreprises suisses. Ces dernières semaines, l’heure est plutôt aux louanges de la santé économique du voisin européen, qui n’est pas sans lien avec la tendance au retour des Allemands dans leur pays. Un taux de chômage au plus bas (4,2%), des salaires qui augmentent plus vite, un produit intérieur brut en hausse constante: «Ça fait mal à la Suisse», écrivait récemment l’hebdomadaire Schweiz am Wochenende.

De nouvelles possibilités en Allemagne

Pour Ralf Bopp, directeur de la Chambre de commerce Allemagne-Suisse, la principale raison de la baisse de l’immigration vers la Suisse est économique: un marché de l’emploi vigoureux, surtout au sud, rend le voisin d’outre-Rhin plus compétitif. «Les Allemands retrouvent des possibilités de carrière en Allemagne.»

Résultat: ceux qui ont le moins d’attaches sont les premiers à partir. «Certains n’ont pas réussi à se faire au dialecte, ou ils n’arrivaient pas à s’intégrer dans un monde du travail où les relations sont à la fois moins directes et moins hiérarchiques qu’en Allemagne», explique Fritz Burkhalter, président du Club Suisse-Allemagne. D’autres, comme Mathias Möller, ont fait le choix de rester en Suisse, quitte à s’adapter: «Avant d’arriver ici, je n’avais pas imaginé à quel point nous sommes différents. Je suis plutôt discret et réservé, comme beaucoup de Suisses. Et j’ai très vite compris le dialecte, ça aide.»

Les clichés s'estompent

Parallèlement à cette détente migratoire, assiste-t-on à une «normalisation» des relations entre Allemands et Suisse alémaniques? C’est ce que pense l’anthropologue culturel Walter Leimgruber, qui observe un processus de «rapprochement et d’habituation»: «On travaille ensemble, on se côtoie au quotidien et il n’est plus rare d’entendre parler allemand dans les rues. Les clichés s’estompent.»

Les Allemands restés dans leur pays d’accueil comprennent le dialecte, ce qui facilite leurs relations avec les autochtones. Et les Suisses ne peuvent que constater que la venue de voisins d’outre-Rhin n’a pas eu de conséquences dramatiques: «Au contraire, du point de vue économique, elle est précieuse, ajoute Walter Leimgruber. Sans les Allemands, nombreux à travailler dans les hôpitaux, l’hôtellerie et les universités, le pays fonctionnerait moins bien.» Le professeur bâlois compare la situation à celle qu’ont connue les Italiens arrivés en Suisse dans les années 1960-1970 dans un climat politique hostile, à l’époque des initiatives Schwarzenbach contre l’immigration. «Ils ont dû affronter un climat xénophobe violent avant d’entrer dans la normalité suisse.»

Le mal-être des Allemands en Suisse a été vivement commenté, dans notre pays, comme en Allemagne, dans la foulée de la votation du 9 février 2014 contre «l’immigration de masse», qui a été vécue par beaucoup d’immigrés européens comme l’expression la plus nette de la méfiance des autochtones à leur égard. Pour Nina Gilgen, déléguée à l’Intégration à Zurich, la vague de réactions «anti-Allemands» a laissé des traces: «Le départ des Allemands est lié au climat de méfiance qui règne en Suisse à l’égard de l’immigration. Le fait que les médias n’en parlent plus ne signifie pas que la xénophobie ait disparu à leur égard. Elle est juste moins visible», dit la Zurichoise.


L’Allemagne plus attractive pour fonder une famille

Victor est retourné à Berlin il y a tout juste deux mois, après cinq ans passés à Berne, où il travaillait pour une compagnie d’aviation: «En tant qu’Allemand, on a l’habitude d’être plutôt perçu positivement à l’étranger. Pas en Suisse. Depuis mon arrivée, j’ai eu l’impression de faire partie d’une société parallèle. La plupart de mes amis proches à Berne étaient étrangers, pas seulement des Allemands. J’ai vite réalisé que la Suisse ne serait pas ma patrie», explique-t-il.

Mais la «raison principale» de son retour est autre: «Ma femme et moi, nous souhaitons avoir d’autres enfants. L’Allemagne est beaucoup plus attractive pour les familles, surtout pour un jeune père comme moi, car je peux aussi bénéficier du congé parental. Et, au vu du temps très réduit du congé maternité en Suisse, pour un couple qui ne peut compter sur les parents au moment du retour au travail de la maman, c’est très compliqué.»

Victor n’est pas un cas isolé. L’arrivée de la question des enfants au sein des jeunes couples venus travailler en Suisse relève souvent du casse-tête, observe Matthias Estermann, fondateur d’une association pour les Allemands en Suisse et «conseiller en intégration».

Difficultés à trouver des places dans une crèche, absence de congé paternité, coûts élevés… En comparaison, en Allemagne, si les deux parents se partagent le congé parental tout en travaillant à temps réduit, ce dernier peut atteindre jusqu’à 24 mois. «Fonder une famille coûte beaucoup plus cher en Suisse», relève Matthias Estermann. (C. Zü.)

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