Mercredi matin, intervenant dans La Matinale de la RTS, Alain Berset avait l’air épuisé. Quelques heures après un point presse durant lequel la Confédération proposait de reprendre la main, remettant en cause les conditions de réouvertures prévues en Suisse romande dès jeudi, sa nuit semblait avoir été courte. Elle avait sans doute été rythmée par les protestations véhémentes des gouvernements romands, sonnés autant que surpris par la soudaineté et la sévérité fédérale.

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D’un côté, le ministre de la Santé, dont les décisions seront annoncées vendredi, martelait ce que beaucoup de cantons – et de citoyens – peinent à admettre: la situation n’est pas bonne, en tout cas pas assez, la statistique montrant que la Suisse a détenu durant cette seconde vague des «records mondiaux» de contaminations par le Covid-19.

Les Romands fâchés

De l’autre côté, les cantons, où, en Suisse romande, la seule unanimité est celle des cris d’orfraie. Incapables de se mettre d’accord en amont sur les conditions d’une réouverture partielle, six cantons romands (tous sauf Genève, dont les autorités estiment n’avoir «pas eu le temps» de se joindre à la prise de position) ont répondu mercredi par une réaction commune. Pour eux, la position fédérale, jugée inacceptable tant sur le fond (trop sévère) que sur la forme (annoncée sans consultation préalable), est paradoxalement légitime: «Etant donné la poursuite de l’épidémie en Suisse, les gouvernements concernés admettent que la Confédération puisse prendre la main et édicter des mesures uniformisées au niveau national.»

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Mais il suffit de quelques lignes pour que les mêmes laissent entendre ensuite à peu près le contraire, expliquant que «les gouvernements romands ne peuvent accepter que des dispositions aussi restrictives soit imposées à des cantons qui ont pris leurs responsabilités». Ce qui signifie, sans le dire, que les Romands estiment en avoir déjà fait beaucoup, souvent plus que les Suisses alémaniques, et ont du mal à admettre la même potion fédérale d’un bout à l’autre du pays.

Les autorités fédérales et cantonales du pays sont donc en plein dialogue de sourds, sur fond de théories sur le fédéralisme. Nuria Gorrite, présidente du Conseil d’Etat vaudois, est fâchée: «Jusqu’ici la Confédération nous avait dit qu’elle ne se substituerait pas aux cantons. En Suisse romande, nous avons pris des mesures drastiques, coûteuses humainement et économiquement. Nous avons débloqué de l’argent pour soutenir les secteurs concernés. Nous avons négocié avec les associations faîtières en vue d’une réouverture. D’un coup, on nous annonce que la donne change lors d’une conférence de presse surprise, sans aucune concertation avec les cantons.»

«Travailler et consommer»

Elle détaille quelques-uns des points exposés par les Romands dans leur réaction: «Nous demandons de relever la limite fixée à 19h, afin de permettre aux restaurants d’assurer un service du soir. C’est vital pour des établissements qui ont déjà réduit le nombre de tables et de convives. Nous insistons également sur un geste en vue de l’ouverture des lieux culturels (théâtre, cinéma…) avec une limite de 50 personnes. C’est une question de vision de la société. On ne peut pas uniquement travailler et consommer. Les aides financières doivent être confirmées, voire renforcées. Enfin, en début d’année, nous souhaitons un dialogue sur notre fédéralisme, en anticipation de la 3e vague. Le flou de ces derniers jours discrédite l’ensemble de nos institutions.»

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Le problème étant que Berne et les cantons se rejettent la responsabilité du «flou». La présidente du gouvernement vaudois rejette aussi l’idée d’un laxisme des Romands trop prompts à desserrer l’étreinte: «Nous prenons la question sanitaire très au sérieux et sommes conscients que la situation dans nos hôpitaux demeure extrêmement tendue. Mais nous n’avons jamais prôné un retour à la normale. Après une pesée d’intérêts, nous avons estimé que nous pouvions rouvrir certains secteurs, avec un encadrement de mesures strictes et un renforcement des contrôles.»

Parmi les plus touchés par les propositions fédérales, les cafetiers-restaurateurs ont eu à peine le temps de se préparer aux réouvertures de jeudi. Ils voient la menace arriver de devoir refermer tous les soirs dès samedi. Au bout du fil, le chef Didier de Courten est dégoûté, alors qu’il pensait ouvrir son restaurant dès le 14 décembre, date prévue par le canton du Valais. Il soupire en reprenant sa prise de position postée sur les réseaux sociaux: «Il est loin le temps où notre héros Winkelried et nos politiques incarnaient la devise «un pour tous, tous pour un». De Courten pointe du doigt le Conseil fédéral. «Au début novembre nous avons été tristement abandonnés par un gouvernement à la dérive, nos chefs ont perdu le contrôle du navire, plus personne à la barre, laissant les cantons romands dans la tempête assumer la stratégie. Aujourd’hui, le Conseil fédéral panique et met en consultation des mesures folles.»

De nombreuses interrogations

Sachant que la majorité du chiffre d’affaires des restaurateurs se fait le soir, qu’avec le télétravail généralisé, le service du midi n’attirera que peu de monde, Didier de Courten se questionne sur l’ouverture ou non de son établissement. «On ne sait pas dans quelle direction aller. Avec ces décisions qui ne cessent d’évoluer, il est impossible d’avoir une vision à long terme. On ne peut pas se positionner, ni s’organiser», appuie-t-il. Et de soulever de nombreuses interrogations: «Si nous décidons de ne pas rouvrir, aurons-nous droit aux RHT? Si nous ouvrons, et que nous pouvons réaliser uniquement le service du midi, nous ne pourrons pas travailler avec le 100% de notre personnel. Aurons-nous droit à 50% de RHT ou devrons-nous licencier?»

Frédérique Beauvois, au nom du collectif vaudois «Qui va payer l’addition?», se désole: «A l’inverse des pays voisins qui annoncent les aides en même temps que les mesures, il n’y a toujours aucun soutien financier pour les secteurs les plus touchés après neuf mois de fermeture et de semi-fermeture», tonne-t-elle. Elle semble cependant en vouloir plus au canton qu’à la Confédération: «Si les aides n’interviennent pas avant la fin de l’année, le gouvernement vaudois assumera, face à l’histoire, la décision prise consciemment de détruire tout un secteur économique alors que les caisses étaient pleines.»

Une pétition digitale circule désormais en Suisse romande au nom de 19h.ch, protestant contre la décision de fermeture des restaurants à 19h. Elle déclare que les restaurants sont fermés depuis le 4 novembre 2020, et que le Covid-19 progresse quand même, que ce ne sont donc pas des lieux de contamination. Elle sera déposée jeudi auprès du Conseil fédéral. Mercredi dans la soirée, elle avait déjà allègrement dépassé les 80 000 signatures. Après le dialogue de sourds, la défiance populaire?

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