«Quand vous n'êtes plus conseiller national, vous n'êtes plus rien.» Le libéral vaudois Charles Friderici, en n'étant pas réélu à la Chambre du peuple en octobre 1999, a perdu plus que son mandat de député. Défait politiquement, il a dû céder la présidence de l'Astag, le grand lobby routier suisse, au démocrate-chrétien appenzellois Carlo Schmid, très bien réélu, lui, au Conseil des Etats. «Je n'ai pas été surpris, cela fait partie du jeu, admet Charles Friderici. Lors de mon accession à la présidence de l'Astag, il avait été convenu que je quitterais cette fonction en cas de non-réélection de ma part au Conseil national.» Le libéral n'en jette pas moins un regard désabusé sur le système de dépouilles à la mode helvétique: «J'ai été parlementaire pendant douze ans, ce n'est pas peu. J'ai un acquis, et parce que j'ai perdu mon siège à Berne, je ne vaudrais plus rien? Idéalement, c'est maintenant, alors que je ne suis plus en poste, que je pourrais faire jouer au mieux mes nombreuses relations. En effet, on se méfie parfois davantage d'un conseiller national en fonctions.»

Le témoignage de Charles Friderici apporte un éclairage sur la nature des liens qui unissent les parlementaires – principalement bourgeois – aux milieux économiques. Est-on, en Suisse, parlementaire dans toute l'acception du terme si l'on n'est pas le représentant d'un ou plusieurs lobbies? La mésaventure du président du Conseil national, Peter Hess, qui a démissionné de ses mandats administratifs auprès de deux sociétés de tabac sises à Zoug et soupçonnées de contrebande, remet-elle en question le fonctionnement de ce système de représentation? Ou n'indique-t-elle pas, de la part de l'opinion, une exigence de moralité en la matière?

Problème de compréhension

«Nous avons affaire ici à un problème de compréhension du public, relève le politologue René Knüsel. Les citoyens s'imaginent que les parlementaires représentent une pluralité d'idées, qu'ils incarnent, par conséquent, la volonté populaire. Mais force est de constater deux dérives. La première est celle d'une tendance – en réalité en vigueur depuis la naissance du parlement moderne au XIXe siècle – à la représentation non pas des opinions proprement dites mais des intérêts. La seconde est la pseudo-transparence sur les mandats extraparlementaires des élus. Or, sur ce point, il serait souhaitable d'exiger la publication de la liste de ces mandats non pas après l'élection du député mais au stade de sa candidature. La transparence envers les citoyens gagnerait en logique.»

René Knüsel compare le fonctionnement de la démocratie parlementaire suisse à celle des Etats-Unis. «On ne peut pas parler de corruption. Simplement, le parlement, chez nous comme chez eux, est le lieu de la confrontation des intérêts. Les parlementaires sont d'autant plus efficaces dans leur prise de parole qu'ils bénéficient de soutiens externes. Les grands groupes économiques ont besoin de voix au parlement. C'est la marque de la démocratie suisse où les décisions s'élaborent au sein des Chambres plutôt qu'à l'échelon du gouvernement. Cette dynamique vaut aussi pour les Etats-Unis, alors que l'inverse prévaut en France.»

Le système parlementaire de milice n'explique qu'en partie les engagements pris – contre rétributions – par des parlementaires dans des conseils d'administration. Ils améliorent l'ordinaire. Tout parlementaire perçoit un salaire annuel de 12 000 francs, imposable. Auquel s'ajoutent 18 000 francs non imposables, à titre de dédommagement pour frais. Tombent ensuite diverses indemnités qui, additionnées, forment une somme plus ou moins importante selon le nombre de commissions auxquelles appartient un parlementaire, par exemple. Cela peut aller de 30 000 francs au double. Autrement dit, un député reçoit en moyenne, tous montants confondus, 70 000 francs par an environ.

Pas la misère…

Ce n'est pas la misère. Ce n'est pas, non plus, une rémunération confortable pour la plupart des députés, qui, sans mandat parlementaire, gagneraient plus d'argent en se consacrant exclusivement à leur profession. La situation se corse pour ceux dont l'activité hors du Palais fédéral dépend de leur qualité d'élu. Charles Friderici, en tant que président de l'Astag, était dans ce cas. En perdant son siège au National, il a perdu son emploi. «J'ai dû, dit-il, recommencer une nouvelle vie.»