Les piliers d'acier et le plancher de bois de la gigantesque digue frappent le voyageur qui arrive à Bienne en train. A Neuchâtel aussi, il faut venir par le rail pour découvrir du haut de la ville l'énorme ponton érigé sur le lac. A Yverdon et à Morat, les travaux de l'Expo.02, pyramides de sable et enchevêtrements de billots de bois, sont également lancés. Ces chantiers qui surgissent, preuves que l'Expo est en route, devraient fédérer l'opinion publique locale. Il n'en est rien, et ce n'est pas seulement la faute aux grillages qui interdisent l'accès des promeneurs aux rives des lacs. Un vent de désenchantement souffle sur la région des Trois-Lacs, et les collaborations entre l'exposition et les habitants restent encore des vœux pieux.

Désamour biennois

C'est probablement à Bienne qu'on se montre le plus circonspect à l'égard de l'événement. Pour les Biennois, l'Expo.02, c'est «trop gros, trop coûteux» (Stephan, étudiant, 21 ans), des «bouchons toute la journée» (Maurice, chauffeur de taxi, 48 ans) et «trop cher pour les revenus modestes» (Lucas, infirmier, 33 ans). Certains se disent même écœurés, alors qu'ils y croyaient hier. «Trop entendu parler argent, budget, éviction, défection», égrène Ursula, décoratrice de 35 ans. Derrière les critiques, la remise en question pointe. «Il y a d'autres manières de faire de la culture, regrette Ursula. Bienne ne fait rien pour ses artistes. L'expo n'en fera pas plus.» Les autorités de la ville ont pourtant mandaté Daniel Schneider, organisateur de concerts au sein de Groovesound, pour rassembler les propositions de la scène culturelle biennoise. «Mais nous sommes dépendants du programme de l'Expo, que nous ne connaissons toujours pas, regrette l'animateur. A un an de la manifestation!» Pour Daniel Schneider, si les artistes locaux et le public ne se mobilisent pas, c'est à cause de ce silence. Jean-Pierre Weber, chef de l'arteplage de Bienne, reconnaît la lacune. «Ça devrait commencer véritablement en mai. Il aurait été illusoire de vouloir séduire un an à l'avance.»

A Morat, «Les habitants ont compris que l'Expo est une opportunité qui justifie certains efforts», commente laconiquement Urs Höchner, secrétaire communal. Efforts? Les commerçants ont fomenté une opposition quand ils ont découvert qu'une des portes de la vieille citée serait fermée durant la journée. De mauvais coucheurs se sont plaints des nuisances qu'ils auraient à supporter la nuit. La municipalité calme la rébellion, mais les critiques demeurent massives. Ici aussi, nombre de citoyens estiment que l'Expo devra être remboursée, pendant des décennies, par le contribuable. Pour d'autres, c'est l'indifférence. «Dans les villages voisins, on n'en parle même plus», regrette Anton Bruni, journaliste local et fervent défenseur de l'Expo.02.

«J'ai aimé 1964, se souvient à Yverdon Betty, 80 ans. Mais aujourd'hui, une exposition, c'est dépassé.» Il y a pourtant des optimistes dans cette ville, mais la majeure partie de ses habitants veulent maintenant savoir de quoi l'Expo sera faite. «On ne nous dit pas de quoi il s'agit, il n'y a pas de plan, rien de concret», se lamente Vincent, patron du bistrot l'Intemporel. «Les artistes locaux ne sont pas présents. Pourquoi n'avoir pas prévu une structure d'expression, comme un mur où chacun viendrait traduire sa vision de la ville ou de l'exposition?», suggère Gérald, photographe de 41 ans. Pipilotti Rist avait visité les Citrons Masqués, haut lieu des nuits yverdonnoises, et promis une collaboration. Depuis son remerciement, cet espoir a été enterré. Une figure de la scène culturelle locale résume l'amertume entendue dans les quatre villes: «Il y avait un rêve qui s'est évanoui avec le nouveau management. Depuis, on ne parle plus qu'entreprises, sponsors et marketing. Est-ce que ce sera un événement novateur ou une fête à la saucisse?»

A Neuchâtel, la municipalité a demandé au responsable du Centre culturel de réfléchir aux animations de la ville durant Expo.02. Mathieu Menghini imagine une «poétisation des espaces publics», de petits événements qui se succéderaient tout au long de la journée et un jeu de couleurs, d'odeurs et d'éclairages qui réveilleraient les bâtiments et les parcs. Il n'en dit pas plus, suspendu aux décisions de la ville et à l'engagement des milieux culturels. Case A Choc, Maison du Concert et festival du film fantastique semblent partants, même si le programme «lacunaire» de l'exposition et son «opacité» sont ici aussi accusés de paralyser les réflexions. «Mais l'Expo est encore en mouvance, encore en signature de contrats», admet Jeanine Perret Sgualdo, du Centre Dürrenmatt. «Alors, on établit notre programme indépendamment et on verra par la suite si des synergies sont possibles.» Les musées de la ville préparent également un document commun destiné à faire connaître leur offre aux visiteurs de l'exposition.

«Dire qu'on est pour l'Expo n'est pas à la mode, relativise Olivier Kernen, syndic d'Yverdon. Quant au manque d'information, il faut savoir se laisser surprendre!» Ardent défenseur de la manifestation, il concède: «On avait créé des cellules de travail, on imaginait plus de collaboration avec l'Expo, mais on s'est aperçu qu'elle roule pour elle-même.» Pas d'amertume: le syndic juge légitime que l'exposition s'adjuge la créativité et que la ville gère l'intendance, la circulation, le parcage et les animations intra muros. A cet effet, l'Expo a créé en 1999 le Groupe d'animation des villes, qui veille à renforcer la collaboration avec des locaux qui se sentaient snobés par la grande machine. C'est là que se préparent les cérémonies orchestrées par François Rochaix et une fête de la musique qui passerait des villes aux arteplages. Dominique Lovis, déléguée pour les villes arteplages, ne veut pas s'inquiéter: «Il y a plein d'autres choses, c'est simplement trop tôt pour en parler. Mais c'est vrai que le grand défi cette année, c'est de faire rêver les gens.»