Le Bâtiment des forces motrices de Genève accueillait vendredi soir un de ces galas de charité dont les images rythment les pages people des magazines. Aux membres du Gotha européen se sont mêlées des personnalités sportives telles que Cédric Pioline, les Roumains Ion Tiriac et Gabriela Szabo, et les incontournables Frédéric Mitterrand et Stéphane Bern. L'hôtesse de ce dîner à 450 euros le couvert, qui servira à financer un centre de distribution d'aide et de nourriture à Bucarest pour plusieurs milliers de personnes, est la princesse Margarita de Roumanie.

A la veille du gala, à la voir lancer des timides «c'est fini?» au photographe qui la mitraille, s'effacer volontiers devant son énergique collaboratrice – la princesse Françoise Sturdza –, avec laquelle elle tente de résoudre le casse-tête du plan de table pour les 550 participants, on se dit que les princesses ne sont pas forcément comme on les imagine. Question de personnalité, mais aussi d'Histoire. «Organiser un tel événement n'est pas une obligation. Lorsque j'ai découvert mon pays, ç'a été comme de tomber amoureuse: je n'ai pas eu d'autre choix que de m'engager», dit la princesse.

Le pays interdit

La Roumanie a longtemps été «un pays interdit». Mais toujours aimé. «On écoutait la musique, on regardait les photos.» La princesse se souvient comment, adolescente, la vision de costumes folkloriques lors d'une fête à Genève l'a fait éclater en larmes. Car c'est en Suisse, où son père avait trouvé refuge, qu'elle est née, en 1949. Michel Ier a 19 ans lorsqu'il monte sur le trône, en 1940. Dans un pays réellement dirigé par les militaires à la botte de l'Allemagne nazie, il tente secrètement de négocier avec les Alliés et réussit à renverser le général Antonescu. Les Américains loueront son courage mais, après la guerre, le roi est impuissant à obtenir de l'aide. Le gouvernement communiste le pousse à abdiquer le 31 décembre 1947. Il quitte le pays peu après. «Il a dû tout laisser. Ses amis, ses proches ont été torturés, tués… Vous imaginez ne pas pouvoir contempler le ciel de votre pays? Mon père a terriblement souffert de son impuissance à constater les brutalités commises par le régime sans rien pouvoir faire.»

«Une vie normale»

Le roi déchu s'installe avec son épouse, Anne de Bourbon-Parme, à Versoix. Il devient pilote pour une compagnie privée, puis agent de change. «C'est un destin tragique! Il a loué un terrain, vendu des poules sur le marché à Lausanne… C'était un gentleman farmer qui faisait bouillir la marmite», soupire Pierre-André, Genevois qui se définit comme un démocrate royaliste. Une vie que la princesse qualifie de «normale». «Plus jeune, je travaillais à la Migros pendant les vacances! Il nous est arrivé de dîner avec la reine d'Angleterre, et le lendemain on se remettait à faire la vaisselle… Mais nous étions une famille très soudée (ndlr: Margarita est l'aînée de cinq filles). Ma mère et ma grand-mère, qui avaient un grand sens de l'humour, nous ont appris à ne pas être amères.» Margarita grandit entre l'Angleterre et la Suisse. Les yeux soudain pétillants, elle évoque le souvenir du pensionnat Marie-Thérèse (aujourd'hui l'Institut international de Lancy). «C'était un peu… rigide», dit-elle en éclatant de rire. Après des études de sciences politiques en Ecosse, elle intègre la FAO et le Fonds international de développement agricole en Italie.

La chute du Mur

Sa vie bascule en hiver 1989, avec la chute du mur de Berlin et le renversement de Nicolae Ceausescu. «Quand j'ai vu ce qui se passait à l'Est, j'ai tout lâché. Je me suis dit: j'y vais.» Elle découvre la Roumanie, ses habitants et ses paysages, le tout «recouvert par une couche grise de terreur, les villages détruits, les enfants atteints du sida.» Et se trouve, comme elle le dit elle-même. «Ce voyage m'a complètement changée. J'ai eu la chance de rencontrer mon destin. On dit toujours que la vie commence à 40 ans: dans mon cas, c'est vrai.» La princesse crée la fondation qui porte son nom et accompagne son père dans ses représentations officielles et dans ses efforts pour intégrer la Roumanie à l'OTAN. Elle dira que ce jour était le plus beau de sa vie. «Depuis, il y a eu mon mariage», sourit-elle. Avec Radu, acteur roumain devenu par son mariage prince de Hohenzollern-Veringen, aujourd'hui représentant spécial du gouvernement roumain pour l'intégration, la coopération et le développement durable.

En 1992, le roi est autorisé à retourner dans son pays. Devant les caméras du monde entier, «cet homme de 80 ans pleure comme un enfant face à la foule qui crie «Ramineti in tara! Te iubim!» («Restez au pays, on vous aime!»)», se souvient Pierre-André.

Il y a six ans, la princesse rentre définitivement en Roumanie, où le couple travaille «d'arrache-pied. Il y a tant à faire, les gens n'ont rien. Le pays a besoin d'investisseurs, et la Roumanie doit entrer dans l'Europe.» L'héritière du trône reste plus prudente quant au futur rôle de la monarchie, voire au retour de la monarchie constitutionnelle; l'apaisement entre les dirigeants et la famille royale est trop récent. «Notre rôle en Roumanie est en création, on ne sait pas où ça va nous mener. Mais regardez: le roi Siméon de Bulgarie est premier ministre! Le titre royal est une force extraordinaire qu'on doit savoir gérer. J'en parlais avec le roi Albert de Belgique. Il me disait: il faut mériter notre titre.»