Actions hésitantes, assouplissements trop précoces ou restrictions ignorées: la gestion de la pandémie de Covid-19 en Suisse présente des similitudes frappantes avec celle de la grippe espagnole, selon une équipe de chercheurs suisses et canadiens qui ont retracé les évènements survenus dans le canton de Berne pendant la grippe espagnole. Pour ce faire, ils ont analysé près de 10 000 rapports déposés aux Archives cantonales concernant plus de 120 000 cas de grippe espagnole provenant de 473 communes.

Il s’avère que la grippe espagnole – qui a tué 24 447 personnes en Suisse – s'est d'abord propagée dans la partie francophone du canton de Berne et dans les villes au cours de l'été 1918. Les infections dans les régions alpines ont suivi un peu plus tard. Au début de cette première vague, le canton de Berne a réagi rapidement et de manière centralisée: il a restreint les réunions, fermé les théâtres, les cinémas et les écoles. Les répétitions de chorales ont été interdites, mais les usines et les magasins sont restés ouverts. Le nombre d'infections a alors diminué, et les restrictions ont été levées beaucoup trop tôt, avec pour conséquence l’apparition d’une autre vague à l’automne, bien pire que la première.

«Il est impressionnant de voir à quel point les actions du gouvernement et des autorités se ressemblent de plus en plus pendant les pandémies de 1918 et 2020», a déclaré Kaspar Staub, historien à l'Université de Zurich. Il existe bien sûr des différences importantes. Aujourd'hui, il s'agit d'un autre virus, les conditions de vie ne sont pas les mêmes, le monde professionnel est beaucoup plus interconnecté et les connaissances médicales ont grandement évolué. Néanmoins, certains schémas sont étonnamment similaires.


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Grève nationale et rassemblements de masse

Selon l'étude, publiée dans la revue Annals on Internal Medicine, la principale erreur du canton de Berne a été de réagir de manière hésitante au début de la deuxième vague, et de placer la gestion de la crise entre les mains des communes. Or, dans certains cas, ces dernières ont pris beaucoup moins de mesures que le canton lors de la première vague. «Cette réaction décentralisée par peur de nouvelles restrictions et de leurs conséquences économiques n'a pas fonctionné», souligne Kaspar Staub. Il a fallu attendre quelques semaines avant que le gouvernement cantonal ne prenne des mesures plus strictes et centralisées, qui ont permis de freiner quelque peu la progression de la pandémie.

La deuxième vague a malgré tout maintenu son emprise, et la situation n’a fait qu’empirer quand, en novembre 1918, alors que le nombre de cas était encore élevé, des conflits ont éclaté entre le gouvernement et les ouvriers, évènements qui ont culminé avec une grève nationale et des rassemblements de masse. La présence de soldats dans les villes a contribué à augmenter encore le nombre d'infections.

En outre, après la grève nationale, de nombreuses personnes se sont opposées aux restrictions sur les rassemblements, qui ont ensuite été assouplies. «Ces évènements ont provoqué un rebond significatif du nombre de cas, ce qui a rendu la deuxième vague d'autant plus longue», analyse Kaspar Staub. Une évolution similaire est aujourd'hui redoutée en raison des mutations du coronavirus.

Une lueur d’espoir

L'étude montre que la Suisse aurait pu tirer des leçons de son histoire, souligne l’épidémiologiste bernois Peter Jüni, co-auteur de la recherche. «Il est difficile de comprendre comment, dans un pays bien organisé, développé et privilégié comme la Suisse, une personne sur mille ait pu mourir du Covid-19 et une sur 300 être hospitalisée». Malheureusement, le Conseil fédéral a agi de manière beaucoup trop hésitante dans cette situation de crise, estime l’épidémiologiste, qui considère qu’il y a eu une polarisation entre les représentants politiques et les scientifiques qui a conduit à une paralysie politique depuis l'automne 2020.

Notons toutefois que la perspective historique révèle également un certain espoir: au printemps 1919, la grippe espagnole a refait surface lors d'une troisième vague relativement bénigne, puis elle a disparu.