Question jurassienne

Entre joie et consternation, Moutier divisée comme jamais

La justice bernoise a confirmé jeudi l’annulation du vote «historique» sur le transfert de la ville dans le canton du Jura. Une décision-sanction qui électrise les deux camps: les autonomistes convoquent une grande manifestation, les anti-séparatistes exigent le départ des autorités de la commune

Moutier n’en finit plus de s’enfoncer dans la crise. Ce jeudi matin, le Tribunal administratif du canton de Berne a confirmé la décision de la Préfecture du Jura bernois du mois de novembre d’annuler le scrutin «historique» du 18 juin 2017. La deuxième instance a largement suivi les conclusions de la première et établi des «violations graves du droit […] de nature à influencer le résultat du vote». Pour rappel, la population avait accepté le transfert de la ville dans le canton du Jura à une petite majorité de 137 voix.

Dans son jugement d’une centaine de pages, le Tribunal administratif pointe notamment du doigt le militantisme du maire autonomiste de la ville, Marcel Winistoerfer, jugé problématique. La justice relève également les réticences de la commune à fournir la liste électorale à la Chancellerie d’Etat du canton de Berne et à l’Office fédéral de la justice – la Confédération supervisait le scrutin –, jetant ainsi «le trouble sur la fiabilité» de cette liste, «au vu des forts soupçons de domiciliations fictives».

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S’il ne représente pas une surprise, le verdict du tribunal est un nouveau coup de tonnerre dans le ciel de Moutier, qui électrise encore davantage une ville sous haute tension. Au siège du Mouvement autonomiste jurassien (MAJ), on accuse le coup. Le porte-parole du comité «Moutier ville jurassienne», Valentin Zuber, dénonce vigoureusement «une décision politique bernoise, une attaque portée contre la liberté des Prévôtois». L’émotion est vive, les mots sont forts. «Berne nous a déclaré la guerre!» tonne Pierre-André Comte, le secrétaire général du MAJ, qui en appelle même à «la révolte». Une grande manifestation est annoncée pour ce vendredi à 18h. Les gens sont invités à venir habillés en noir. «Car c’est la démocratie suisse que nous allons enterrer», souligne Valentin Zuber.

L’ambiance est tout autre au stamm des pro-Bernois, où on fait sauter les bouchons de champagne sur le coup des 10h déjà. «On a gagné!» lance-t-on entre deux accolades, satisfaits que «les tricheries qui ont empêché les Prévôtois d’exprimer leur vote» soient reconnues. On s’indigne encore des accusations portées par les autonomistes. «Il est irresponsable de jeter le discrédit sur des juges et la justice», regrette Morena Pozner, porte-parole du comité anti-séparatiste Moutier-Prévôté. Un comité qui n’a pas hésité à demander, par voie de communiqué, le départ des autorités de la commune, coupables à ses yeux de «magouilles à large échelle».

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Le maire ne démissionnera pas

Sous le feu de la critique, le maire, Marcel Winistoerfer, rejette vigoureusement toute idée de démission. Il rappelle le large soutien dont il fait l’objet, ayant été réélu par 60,9% des suffrages en novembre dernier. Il conteste également les reproches du Tribunal administratif. «Nous avons transmis le registre électoral au moment juste, lorsqu’il nous l’a été demandé», assure-t-il, justifiant également son activisme durant la campagne par la nécessité de «corriger les allégations» des autorités bernoises. Déterminé, Marcel Winistoerfer a promis que «la commune rejoindra la République et canton du Jura, conformément à la volonté exprimée lors de la votation du 18 juin 2017».

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Pourtant, le chemin semble encore sinueux. Les pro-Jurassiens sont aujourd’hui partagés entre deux options. La première: porter la cause devant le Tribunal fédéral, en espérant avoir gain de cause devant une instance non bernoise, mais avec un risque important, compte tenu de la jurisprudence, d’être encore désavoués. La deuxième option serait d’accepter l’annulation du vote de juin 2017 et d’organiser rapidement un nouveau scrutin. Rien n’est, pour l’heure, tranché et une consultation de la base du mouvement pourrait être prochainement organisée pour déterminer la suite à donner.

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La Confédération a d’ores et déjà réaffirmé ce jeudi sa volonté de s’impliquer dans un nouveau vote, s’il devait se tenir. Une éventualité que soutiendra également le gouvernement du Jura, qui a néanmoins «regretté» officiellement le verdict du Tribunal administratif. Lors d’une journée où les réactions politiques se sont multipliées, le gouvernement bernois s’est déclaré «consterné» par les irrégularités constatées. «Un scrutin sur une question identitaire aussi sensible aurait dû être exemplaire», constate le conseiller d’Etat Pierre Alain Schnegg.

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L’idée d’un moratoire

Au milieu de ces tensions, des voix commencent à s’élever à Moutier, pour appeler à un moratoire sur la question de l’appartenance cantonale. Comme celle de Marcelle Forster, l’ancienne présidente du Conseil du Jura bernois: «Je n’aurais jamais imaginé que la situation allait dégénérer à ce point, notre ville souffre, elle a besoin de calme. Moutier perd des habitants. Qui voudrait venir dans une cité coupée en deux?» Car, au final, il y a un constat partagé par les deux camps: le vote de juin 2017 qui devait mettre un terme à la Question jurassienne n’a abouti qu’à «un fiasco démocratique».

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