«Monsieur le Conseil fédéral, j'estime qu'il est de mon devoir de vous faire part de la profonde émotion et de l'indignation causées dans la population de notre pays par les mesures de police draconiennes qui ont été prises pour refouler par-delà notre frontière les malheureux réfugiés qui fuient leur pays […]. La tendance à considérer les gens comme du bétail, même plus, comme des bêtes malfaisantes qu'il faut anéantir, ne doit pas s'introduire chez nous.» C'est par ce courrier très ferme que le maire de Porrentruy et conseiller national Paul Billieux réagissait, fin août 1942, au refoulement de la famille juive Sonabend, expulsée de Suisse par le poste frontière de Boncourt, puis déportée et tuée à Auschwitz. Le cas Sonabend est resté gravé dans les mémoires.

Cet épisode de la Seconde Guerre mondiale illustre la dualité des comportements face aux réfugiés: d'un côté, l'intransigeance de l'autorité, relayée sur le terrain par les douaniers et la police, qualifiés de «froids et durs, préoccupés avant tout d'obéir aux ordres reçus d'en haut» par l'historien Claude Hauser. De l'autre, des autorités locales et des populations, souvent solidaires et bouleversées par les flots de réfugiés qui passent ou sont refoulés, choquées par l'herméticité de la frontière.

Trois vagues de réfugiés

Un mois avant la publication du rapport de la Commission Bergier sur la politique suisse d'asile durant la Deuxième Guerre mondiale (annoncée pour le 10 décembre), Claude Hauser, historien jurassien attaché à l'Université de Fribourg, publie une vaste étude sur l'accueil et le refoulement des réfugiés aux frontières jurassiennes entre 1940 et 1945*. Son ouvrage donne un éclairage local sur une période sombre de l'histoire suisse.

Le Jura a vécu trois vagues de réfugiés, la première en juin 1940, après la traumatisante débâcle française. 12 000 civils et 38 000 militaires déferlent sur les routes jurassiennes. Claude Hauser met en lumière la sympathie des Jurassiens vis-à-vis des militaires, «acclamés comme des vainqueurs», et leur francophilie envers les civils venus de France voisine. «Les manifestations spontanées de sympathie et d'aide matérielle en leur faveur se multiplièrent», écrit-il. Cet accueil chaleureux provoque aussi «une tension entre une francophilie agissante et les exigences de la neutralité suisse». L'accueil n'est pas le même pour tous les réfugiés en 1940. Claude Hauser constate une forte hostilité à l'encontre des républicains espagnols, assimilés à des communistes, dans le Jura comme ailleurs en Suisse.

«La mort dans l'âme»

La deuxième vague de réfugiés, comprenant notamment des Juifs, en 1942 et 1943, suscite davantage la controverse. «Aucune indication précise n'est donnée sur le nombre de refoulements effectués aux frontières jurassiennes», relève Claude Hauser, qui en déduit que les douaniers ont appliqué scrupuleusement les mesures de bouclement de la frontière.

Les rapports rédigés par des gardes-frontière après la guerre laissent tout de même transparaître des problèmes de conscience face à des «décisions de vie ou de mort». Mais aucun cas de «résistance» comparable à celui de Paul Grüninger ne peut être signalé aux frontières jurassiennes. Tout au plus de l'amertume, comme celle exprimée par le chef de poste de Réclère: «Journellement, des Juifs et des ouvriers venaient en Suisse. Il fut parfois très dur de remplir son devoir et c'était la mort dans l'âme quand il fallait procéder à ces refoulements.»

La frontière officielle fermée, plusieurs filières d'entrées clandestines se sont organisées, près de Charmoille, Damvant ou au travers du Doubs. «Il n'y avait pas que des motifs humanitaires qui poussaient les passeurs à agir, relève l'historien. On peut évaluer la somme payée par chaque réfugié pour son passage à un montant variant de 1000 à 2500 francs français, ce qui correspondait à un tiers du salaire mensuel d'un ouvrier suisse travaillant dans l'horlogerie.» Le dernier flux de réfugiés survint dans le contexte de la Libération, fin 1994 et en 1945. La Suisse libéralise alors sa politique d'asile de manière «beaucoup trop tardive», accuse Claude Hauser. Le Jura voit débarquer des civils de France voisine qui fuient les combats. Comme en 1940, la population exprime sa solidarité. Elle accueille 13 700 enfants de la région de Montbéliard et de Belfort jusqu'à la fin de la guerre.

Une barque trop vite pleine

Claude Hauser lance une autre accusation envers la Confédération: «Au niveau suisse, l'accueil en nombre d'enfants étrangers (plus de 60 000) dès juin 1940 est allé de pair avec la restriction des flux de réfugiés adultes. Face aux naufragés de l'Europe en guerre, une politique «des enfants d'abord» fournissait aux capitaines de la politique d'asile helvétique l'alibi d'une barque trop vite pleine…»

* «Les réfugiés aux frontières jurassiennes (1940-1945)», de l'historien Claude Hauser,

coédité par la Société jurassienne d'émulation à Porrentruy et le Groupe historique du régiment d'infanterie 9, Walter von Kaenel, 2610 Saint-Imier.