Anniversaire

Entre la Suisse et le Kosovo, la construction d’une amitié

Le plus jeune Etat d’Europe s’apprête à fêter les 10 ans de son indépendance. Sur la base d’une forte immigration en Suisse, les deux pays ont édifié une relation unique

Le 17 février 2008 ressemblait à un après-midi de finale. Particulièrement à Lausanne où la place de la Riponne était noire d’une foule heureuse, regroupant 10 000 personnes sorties danser et crier leur joie dans le froid. La plus grande manifestation d’allégresse en Europe ce jour-là. C’était il y a dix ans, dans les rues, les voitures klaxonnaient et des jeunes gens sortaient par leurs fenêtres de grands drapeaux rouges frappés d’un aigle balkanique. Il n’y avait pourtant pas eu le moindre match de football. Mais un pays balbutiait sa liberté naissante et ses enfants lui faisaient fête dans un autre pays qui les avait accueillis.

Que cela ait ressemblé à une victoire sportive n’est pas un hasard. Encore aujourd’hui, les soirs où joue l’équipe suisse de football, deux pays la soutiennent. Celui du jass et cette jeune République du Kosovo. Il existe bien, désormais, une équipe nationale kosovare. Mais le talent et la vitesse des plus grands joueurs de là-bas, c’est la Nati qui en profite avec trois joueurs binationaux: Xherdan Shaqiri, Granit Xhaka et Valon Behrami, autrement dit un trio des plus grosses stars de l’équipe.

L'interview de Micheline Calmy-Rey: «Le statut du Kosovo était porteur d’un espoir de stabilité»

Bashkim Iseni, directeur de la plateforme journalistique Albinfo, souligne l’importance que le sport a eue dans l’intégration. «Les Kosovars ont permis de redynamiser l’image du foot suisse et parallèlement ces stars du ballon ont drastiquement changé la perception des Suisses à leur égard. Avant eux, les médias ne parlaient des Kosovars que dans les faits divers pour leurs méfaits individuels, il y avait une stigmatisation portée politiquement par l’UDC. Lorsque vous êtes Kosovar et qu’à vos côtés, dans un stade, des milliers de Suisses se lèvent et scandent le nom de l’un des vôtres, votre sentiment de fierté est inestimable.»

Mais dans la reconnaissance par le sport, il ne faut pas oublier le risque du revers de la médaille, met en garde Bashkim Iseni. «J’ai toujours craint le syndrome black-blanc-beur où, suite à une défaite, l’origine des joueurs se retourne contre eux. L’intégration ne passe pas que par le foot, les Kosovars ont aussi des exemples prestigieux d’entrepreneurs à succès en Suisse alémanique, ou la famille Orllati en Suisse romande. Malheureusement encore aucun élu sous la coupole fédérale. Ça viendra.»

La force du nombre

Le lien entre la Suisse et le Kosovo, aujourd’hui, tient d’abord à la force du nombre: 200 000 Kosovars, soit un sur dix, vivent en Suisse. Et dans notre pays, un habitant sur quarante est de langue et de culture albanaises. «Je ne connais pas de Kosovar qui n’ait pas de lien familial avec la Suisse», précise Driton Kajtazi, enseignant de l’école publique vaudoise et directeur de l’Iseal, l’institut suisse d’études albanaises. Cela parce que très tôt, en 1963, la Suisse signait un accord bilatéral avec Belgrade pour permettre la venue de travailleurs saisonniers. Les hommes viennent alors seuls, principalement travailler dans le domaine de la construction. Ils ont donc déjà un pied en Suisse lorsqu’en mars 1998 éclate la guerre du Kosovo et, dans la précipitation, ils font venir leur famille en terre d’asile. En été 1999, ils sont 65 000 à être réfugiés en Suisse. La guerre finie, la Confédération met sur pied un programme d’aide au retour et en deux ans 61 000 d’entre eux retournent au pays.

La Suisse a ensuite un profit à tirer de la stabilité de la province, car le moindre événement là-bas a des répercussions ici. Les domaines de coopération possible entre Berne et Pristina sont multiples et tant que la province serbe n’est pas un Etat, elle ne peut prétendre à la signature d’accords bilatéraux. «La Suisse avait un intérêt tout égoïste à l’apaisement de la situation au Kosovo, et c’est pourquoi elle a contribué à la reconstruction du pays. Tant que les conflits duraient, les regroupements familiaux en Suisse risquaient de se poursuivre. La menace d’une nouvelle guerre là-bas pesait sur la Suisse qui pressentait le retour d’afflux de réfugiés», se remémore Ueli Leuenberger, fondateur de l’Université populaire albanaise.

La Suisse, dans les premiers à évoquer l’indépendance du pays

La conseillère fédérale socialiste Micheline Calmy-Rey se fait alors l’avocate de l’indépendance du Kosovo. «Elle a vu totalement juste, admet l’historien PLR Olivier Meuwly. Elle sentait qu’elle devait se prononcer en faveur d’une souveraineté de cette province serbe à majorité albanaise, sinon la population kosovare de Suisse aurait ressenti une incompréhension. La Suisse devait d’entrée de cause marquer son intérêt et sa compréhension du sérieux de la situation. Cela a été vécu comme une marque de respect par les immigrés.» La déclaration d’indépendance du 17 février 2008, suivie dix jours plus tard de sa reconnaissance par la Suisse, s’accompagne d’une vague d’espoir énorme concernant les changements économiques et politiques du pays. Pour les indigènes comme pour les Suisses.

En 2008, lors de l’ouverture de l’ambassade suisse: Micheline Calmy-Rey va se faire des amis à Pristina et de nouveaux ennemis à Berne

Et depuis?

Dix ans plus tard, la Suisse reste très fortement engagée sur place. Les Helvètes sont la principale source d’investissements directs du Kosovo, avec 200 entreprises suisses qui se sont établies depuis 2003 dans la jeune nation. Les importations en provenance du Kosovo, des produits agricoles surtout, ont atteint 17 millions de francs en 2016. La Suisse joue également un rôle primordial dans le financement du jeune Etat, avec des établissements helvétiques qui pallient le taux très élevé des crédits dans les banques kosovares. «Malgré cela, le pays s’est moins bien développé que ce qu’on espérait et on ne peut être entièrement satisfait, notamment de sa jeunesse sans perspective qui ne cherche qu’à émigrer», reprend Olivier Meuwly, également membre du conseil de fondation de l’Iseal, qui se dit conscient de l’absence d’expérience étatique du Kosovo. «Nous ne pouvons valablement juger les pays émergents sur le plan économique avec les valeurs d’un pays vieux de sept cents et quelques années», tempère-t-il. Avec un chômage qui frôle les 40%, les principaux rôles de la reconstruction du pays ont été tenus par l’aide internationale et la diaspora. Les revenus de cette dernière sont évalués à 700 millions d’euros par an.

La crainte principale exprimée par les Kosovars de Suisse est le fossé grandissant entre leur train de vie et celui de leurs compatriotes restés au pays. «Les ressortissants de la diaspora kosovare en Suisse sont très critiques par rapport à leur pays d’origine. Eux qui font tellement d’efforts pour supporter leurs proches restés là-bas ne comprennent pas que le gouvernement tolère et favorise la corruption», souligne Ueli Leuenberger.

«Regarder d’où l’on vient»

«La Suisse est un point de comparaison très élevé pour nos familles au Kosovo. Ils visent notre niveau, mais restent un pays émergent. Il faut regarder d’où l’on vient: lorsque je visitais mes amis au pays en 1999, je leur amenais des pâtes et de la sauce dans ma valise. Aujourd’hui, on a dépassé le stade vital», explique Driton Kajtazi, émigré ici en 1991 alors qu’il ne pensait rester que quelques mois. Quant à l’intégration des Kosovars en Suisse, elle a fait un pas qualitatif notable. Aujourd’hui, des noms kosovars figurent dans différents partis politiques et au sein de parlements cantonaux, la première génération était encore exotique sur les bancs universitaires, la seconde en est habituée. «Nous ne sommes plus à la page: je n’entends plus de nouvelles blagues sur nous. Il n’y en a pas plus que pour les Fribourgeois et les Valaisans», plaisante Driton Kajtazi. Quand on ne se moque plus d’un étranger qui habite chez nous, c’est qu’il est chez lui.

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