«C’est schizophrénique!». Le qualificatif choisi par Virginie Duby-Muller, députée de Haute-Savoie, résume ce qui s’est passé vendredi du côté d’Annemasse, aux portes de Genève. Si, en fin de matinée, Genevois et Hauts-Savoyards cocélébraient devant un gratin de personnalités leur amitié symbolisée par la jonction des tunnels suisse et français du CEVA, à 8h30 ce même jour les invectives pleuvaient devant un parterre plus restreint composé uniquement d’élus français réunis à Ambilly. Avec des menaces à l’appui comme «la réelle possibilité que 100 000 frontaliers bloquent Genève toute une journée», selon Michel Charrat, président du Groupement Transfrontalier européen, qui défend les intérêts de plus de 30 000 frontaliers.

Une idée de Luc Barthassat en cause

A l’origine de ce coup de colère, l’idée émise la semaine passée par Luc Barthassat, le Conseiller d’Etat genevois en charge de la mobilité, d’étendre les horaires de fermeture de quatre petites douanes genevoises, Soral 2, Sezegnin, Certoux et Chancy. Au lieu d’ouvrir à 6h, celles-ci lèveraient leur barrière à 8h30, «ce qui aurait pour conséquence de rabattre 10 000 véhicules sur la douane de Bardonnex qui est déjà fortement congestionnée matin comme soir avec 56 000 véhicules par jour» a dénoncé Jean Denais, le président de l’ARC qui rassemble les collectivités françaises.

Il a poursuivi: «On nous parle de test d’essai mais il semble que la décision soit prise, nous sommes mis devant le fait accompli. Cette expérimentation vise tout simplement à barrer la route aux travailleurs frontaliers. A l’heure où, faute de logements, à Genève un actif sur trois réside en dehors des frontières cantonales, cette décision est stupéfiante et un non-sens.»

La complainte de Soral

Luc Barthassat s’est emparé du dossier petites douanes après des années de plainte des villages concernés, qui voient jusqu’à 8000 véhicules les traverser chaque jour. «Ces petites communes n’en peuvent plus et la sécurité des enfants qui se rendent à l’école n’est plus assurée», a-t-il déclaré. A la tête des frondeurs, on trouve Raul Florez, le maire de Soral, village de 800 âmes. Il parle de réelle exaspération de la population et se souvient que dans un passé récent, en guise de protestation, les barrières étaient soudées la nuit et des troncs étaient déposés sur le bitume.

«Nous approuvons le Conseil d’Etat et nous rappelons qu’il s’agit d’un test. Il s’agit de savoir comment les gens vont réagir et comment ils vont se rabattre», indique l’édile. Qui répond ainsi à l’accusation française selon laquelle la décision de prolongation de fermeture a été prise unilatéralement: «Les Français, de leur côté, ne nous ont pas invités lorsque a été entériné le projet d’un diffuseur autoroutier à Viry, près de Soral, qui va attirer encore plus de voitures dans nos campagnes d’autant qu’un péage est prévu. Aujourd’hui déjà, des frontaliers passent par chez nous pour ne pas payer la vignette autoroutière suisse».

Raul Florez s’en prend aussi aux promoteurs immobiliers qui, à Viry, posent de gigantesques panneaux publicitaires où l’on peut lire: «Ici bientôt votre lotissement à deux minutes de la douane de Soral.» «Notre village est devenu un argument de vente et ainsi une pénétrante pour rejoindre Genève», regrette-t-il. Raul Florez précise qu’il est apolitique et surtout pas MCG «mais que si les Français estiment qu’ils sont un peu chez eux à Genève, c’est tout même la Suisse et donc chez nous».

Une campagne populiste?

Relents populistes, ont insisté hier les élus français en laissant entendre que Luc Barthassat reprenait à son compte une partie du programme du MCG. Plus posément, ils ont ensuite appelé à des réponses autres pour Genève «qu’organiser sa propre thrombose». Jean Denais a expliqué: «Il faut une vision globale et une concertation pour encourager les transports en commun, en créant des alternatives au tout voiture, comme le Léman Express, les trams, les bus, les P + R. Dès qu’une nouvelle desserte transfrontalière est proposée, elle trouve son public.»

Querelle sur une contribution financière

Mais cela nécessite beaucoup d’argent et le président de l’ARC a rappelé que Genève avait refusé de cofinancer en 2014 des P + R en France et s’était désengagé du financement des infrastructures de transport transfrontalières, pourtant consigné dans un accord signé par toutes les parties en 2012.

Cité par la Tribune de Genève, Luc Barthassat a rétorqué que les Français doivent aussi participer au financement des lignes de bus et ne pas toujours attendre sur les Suisses. Par ailleurs Luc Barthassat qui se dit soutenu par le Conseil d’Etat a confirmé que le test de prolongation de fermeture horaire des petites douanes a aussi pour but d’interpeller autant la Confédération que l’Etat français sur la nécessité d’adapter la douane de Bardonnex au flux sans cesse croissant de véhicules.

Selon l’ARC, le Grand Genève compte sur ses routes 25 voitures de plus chaque jour. A la mi-octobre, Français et Suisses devraient se rencontrer dans le cadre d’un groupe de travail «en espérant que nos voisins adoptent un discours d’ouverture digne de la Genève internationale», a glissé Jean Denais.