Martina * a travaillé plus de vingt ans pour une multinationale, aux plus hauts niveaux. Après douze ans de tentatives infructueuses, elle est devenue mère l’an dernier, à 43 ans. «Nous avons changé de gynécologue plusieurs fois, puis nous avons eu recours à l’insémination artificielle et à cinq cycles de fécondation in vitro (FIV), toujours sans succès; autant d’expériences éprouvantes, tant physiquement que psychologiquement» confie la Tessinoise.

Lorsqu’on lui a d’abord parlé du don d’ovocyte, interdit en Suisse, Martina était sceptique et a mis du temps avant de décider de tenter sa chance. Le traitement s’est effectué à quelques kilomètres de chez elle, de l’autre côté de la frontière, en Italie, où cette thérapie est autorisée depuis deux ans, auprès des couples mariés. «Si j’avais dû me rendre en Espagne ou en Grèce, j’aurais dû m’absenter longuement, tandis qu’ici, après les rendez-vous, je rentrais tranquillement chez moi.»

Martina a de surcroît pu bénéficier de l’encadrement d’une équipe de médecins de la clinique luganaise Procrea. Depuis un an et demi, la plus importante clinique de FIV au Tessin collabore avec un centre italien, à Côme, où ses propres médecins sont habilités à procéder à ces traitements. «Pour les mille couples suisses qui chaque année sortent du pays pour un don d’ovule, nous offrons une alternative», fait valoir Gian Piero Brunello, directeur de Procrea.

Clinique luganaise prisée des étrangers

Car depuis avril 2014, la loi italienne restrictive sur la procréation assistée a été abolie, rendant ce domaine très libéral et permettant notamment le don d’ovule. Depuis le changement législatif en Italie, Procrea a enregistré une baisse de 10% de sa clientèle, mais 80% de ses patients demeurent Italiens. «Les listes d’attentes et l’insuffisance de matière première chez eux, ainsi que nos taux de succès – d’environ 60% – les incitent à venir ici.» D’ailleurs, pour se rapprocher de ses clients potentiels, la clinique suisse vient d’ouvrir une antenne de «première consultation» à Milan.

«Entre 2004, date de l’adoption d’une loi conservatrice en Italie, et 2014, date de son abolition, les couples italiens ont fait vivre quatre centres spécialisés dans la fécondation in vitro au Tessin, représentant quatre cinquièmes de leur clientèle», explique Danuta Reinholz, médecin cantonale. Depuis 2014, le marché tessinois s’est écroulé, poursuit-elle, seule Procrea a su tirer son épingle du jeu. «Beaucoup d’Italiens recourent désormais aux thérapies chez eux, d’autant que de nombreux traitements sont remboursés par l’assurance maladie. Et de plus en plus de couples suisses se rendent en Italie pour le don d’ovocyte.»

Réticences suisses

Le tourisme procréatif au Tessin – dans les autres cantons frontaliers, il est pratiquement inexistant – se poursuit néanmoins, mais en proportion réduite. Selon l’Office fédéral de la statistique, en 2014, 6269 couples avaient recours à la procréation en Suisse, essentiellement au Tessin, dont 17% d’étrangers, surtout des Italiens. «Comme le chocolat ou les montres, le secteur sanitaire suisse, et celui en plein essor de la procréation assistée, jouit d’une excellente réputation auprès des étrangers», affirme la doctoresse Danuta Reinholz.

Les techniques de procréation assistée, ovodonation incluse, sont appelées à être toujours plus convoitées, estime la médecin cantonale. «Les femmes ont leur première grossesse dix ans plus tard qu’il y a trente ans. L’exigence d’avoir un premier enfant à 40-45 ans sera sans cesse plus grande.» Sans compter que le tabou autour de ces traitements tend à se dissiper progressivement, tandis que les technologies s’affinent.

Le don d’ovocyte sera-t-il un jour légal en Suisse? Certainement, mais pas demain ni après-demain, prévoit la médecin cantonale: «D’ici dix ans, c’est hors de discussion, les Suisses n’y sont pas prêts. On l’a vu lors des débats sur le diagnostic préimplantatoire.» En effet, en mars dernier, le Conseil national a classé une initiative parlementaire de l’ancien conseiller national Jacques Neirynck (PDC/VD). Celle-ci envisageait la légalisation du don d’ovule, au même titre que celle du don de spermatozoïdes, déjà inscrit dans la loi fédérale sur la procréation médicalement assistée.

* nom connu de la rédaction