«Rentenklau», le titre, que l'on pourrait traduire par «vol discret dans nos rentes», claque à la une de la presse alémanique depuis samedi. Après les partis politiques, ce sont les entreprises et les associations de branche, comme Textile Suisse, qui montent aux barricades. Une véritable fronde qui regroupe employeurs et employés, syndicats et entrepreneurs, gauche et droite. Mercredi, sous l'impulsion de l'entrepreneur Otto Ineichen, Otto le soldeur, une association de défense des PME et des assurés s'est constituée à Berne avec plus d'une centaine d'entreprises.

Si la colère enfle à ce point (Le Temps du 23 juillet), c'est que la nouvelle calculation des rentes de vieillesse imposée par l'assureur Winterthur touche également les employeurs, en particulier les petites et moyennes entreprises. Le projet d'augmenter les primes de 8%, soit environ 1% de la masse salariale, tout en diminuant les rentes de 7 à 10%, reste en travers de la gorge des petits patrons et de leurs employés.

La hausse des primes met en danger l'existence des petites entreprises, dénonce la nouvelle «Schutzgemeinschaft KMU» – communauté de protection PME. Dans ses rangs, plusieurs ténors politiques, comme le président de l'Union suisse des arts et métiers, Hans Rüdolf Früh, ou des parlementaires de tous bords, Toni Bortoluzzi (UDC/ZH), Christine Egerszegi (PRD/AG), Rudolf Reichsteiner (PS/SG), par ailleurs président de l'Union syndicale suisse, Anita Fetz (PS/BS) ou Bruno Frick (PDC/SZ).

Sous le feu de la critique se retrouvent aussi les deux offices fédéraux concernés, des assurances privées (OFAP) et des assurances sociales (OFAS). Accusés d'être trop proches des assureurs – le directeur de l'OFAP, Herbert Lüthy, a siégé à la direction générale de Swiss Ré – et d'avoir pris une décision purement administrative sans égard pour la situation économique tendue ou les travaux législatifs en cours. Mais c'est surtout le manque de transparence sur la situation des assureurs qui est dénoncé.

«C'est inacceptable. Nous n'admettons pas d'avoir été privés des bénéfices lors des bonnes années et qu'aujourd'hui Winterthur refuse d'assumer les risques et les reporte sur les rentiers», explique Liliane Sieber, responsable de la politique sociale de Textile Suisse, qui a déposé plainte auprès de l'OFAP et de l'OFAS. La plus grande partie de ses membres est en effet affiliée à un fonds collectif de prévoyance auprès de Winterthur.

Textile Suisse, qui hésitait à lancer une action auprès des organes fédéraux de surveillance, est surpris par l'ampleur du mouvement. La pression qui monte aussi bien des milieux politiques qu'économiques, comme l'Union patronale suisse, en pleine campagne électorale, pourrait faire revenir Winterthur en arrière, espère-t-on.

Directeur de la Caisse inter-entreprise de prévoyance professionnelle auprès de la Fédération des syndicats patronaux, à Genève, Jean-Paul Bernard ne mâche pas ses mots: «C'est un diktat de la part de Winterthur qui abuse d'une situation de quasi-monopole. On fait du business sans aucun égard pour la situation sociale, économique et politique. La décision de Winterthur, qui rejette tout le risque sur les assurés, ouvre surtout la voie à une autonomisation des institutions de prévoyance». Ira-t-on vers une nouvelle concurrence pour la partie surobligatoire de l'assurance, avec le risque, par réaction populaire, d'une caisse unique comme la CNA?

Les entrepreneurs ont tenté d'échapper aux conditions des assureurs. «Il y a eu ces derniers jours une très forte demande d'offres pour entrer dans notre Fonds interprofessionnel de prévoyance, sans but lucratif donc meilleur marché, en raison de la dégradation des conditions et de l'incertitude pour l'année prochaine», confirme-t-on au Centre patronal vaudois. Même constat à la Fédération des syndicats patronaux, à Genève. Mais il n'est pas si facile de casser les contrats, d'autant plus que les assureurs peuvent prétendre, selon la loi, à une partie de la réserve mathématique des démissionnaires.