Une provocation. Ou un pied de nez. Depuis 2007, la chaîne canadienne anglophone CBC fait le plein de téléspectateurs avec La Petite Mosquée dans la prairie , un feuilleton qui conte les aventures de la communauté musulmane d’une petite ville. Sur un ton de comédie, les auteurs abordent les sujets qui fâchent, le port du voile, les préjugés des uns et des autres… y compris les débats parmi les musulmans.

Née à Liverpool, Zarqa Nawaz a grandi à Toronto. Elle a débuté par des documentaires. Mère de quatre enfants, à la tête de sa société au nom évocateur – FUNdamentalist Films –, Zarqa Nawaz tient les commandes de Little Mosque on the Prairie, visible ici en DVD ou sur Canal +. Pour Le Temps, elle analyse le débat entourant le vote sur les minarets.

Le Temps: Ulrich Schlüer, l’un des initiants, dit que «le minaret n’a pas de signification religieuse. C’est un symbole de pouvoir, d’une islamisation politique institutionnalisée»… Qu’en pensez vous?

Zarqa Nawaz: Le minaret apparaît très tardivement dans notre architecture. Il constitue plutôt une mise en scène esthétique. Il n’a rien à voir avec l’affirmation d’un pouvoir politique. Ce que je lis à travers l’argumentaire des initiants en Suisse, quoi qu’ils en disent, est une forme de racisme envers les musulmans: le minaret ne compte pas, c’est une posture politique. En cela, c’est à l’unisson d’un certain racisme qui s’exprime dans plusieurs pays européens. Je suis attristée par ces débats, par cette relation antagoniste que l’Europe a elle-même créée avec les musulmans.

– Une relation «créée», en quoi?

– En Amérique du Nord, vous n’aurez pas ce genre de débats sur des interdictions. De cette manière – je pense que c’est lié –, la communauté ne bascule pas dans l’extrémisme, elle doit trouver son propre statut, intermédiaire. Si vous entrez dans une logique de bannissement, vous attisez ce radicalisme que vous essayez par ailleurs d’éradiquer. Il me semble que les gouvernements européens ont, d’une certaine manière, mérité cette situation, car ils n’ont pas cherché à stabiliser les communautés, à travailler avec elles.

– Pour vous, d’où vient cette différence?

– Cela a trait aux politiques d’immigration. Les Etats-Unis et le Canada ont attiré des immigrants musulmans qualifiés, alors qu’en Europe cette immigration-là concernait la classe ouvrière – et ces travailleurs n’étaient même pas censés rester. Le Canada a demandé à mon père de venir car il était ingénieur. Ainsi, la communauté a démarré sur un meilleur pied qu’en Europe. Vue d’ici, la situation d’une grande partie des musulmans en Europe fait davantage penser à celle des Mexicains aux Etats-Unis.

– Le climat a tout de même changé depuis les attentats de 2001…

– Bien sûr, une paranoïa s’est installée. Mais voyez par exemple dans le cas de Maher Arar [ndlr: informaticien canadien arrêté en 2002, déporté en Syrie, libéré une année plus tard], le gouvernement canadien s’est excusé. Je n’ai pas vu d’équivalent en Europe… Franchement, je ne voudrais pas élever mes enfants en Europe. Je ne serais pas rassurée pour leur sécurité et leur avenir. Je n’aurais pas la garantie qu’ils puissent devenir de vrais citoyens.

– Votre série étonne par sa liberté de ton. La chaîne qui la diffuse a-t-elle exprimé des craintes?

– Non, ils n’avaient pas vraiment de raisons d’avoir peur. Comme musulmane ayant grandi dans ce pays, je voulais rendre quelque chose au pays, et ce projet le permettait. La série obtient les meilleurs scores d’audience pour une fiction TV de CBC depuis quinze ans. C’est ainsi, aussi, que les immigrés peuvent s’intégrer. Il y a un double bénéfice: la communauté a un endroit pour vivre, elle peut pratiquer sa foi, et elle fournit des apports au pays, même en termes de produits culturels. Je n’aurais jamais pu lancer cette série en Europe, car j’aurais été trop anxieuse, ou trop craintive, ou encore trop en colère, ayant toujours ce sentiment de ne pas faire partie de la société.

– Avez-vous reçu des critiques de votre propre communauté?

– Bien sûr. Nous avons essuyé les critiques de traditionalistes, qu’ils soient musulmans ou pas! La droite dure m’a vue comme une musulmane qui cherche désespérément à ressembler aux Blancs, qui veut faire baisser la garde en attendant la prochaine attaque terroriste… Et les musulmans traditionalistes me reprochent de libéraliser la foi. Ils condamnent l’humour de la série. En fait, si opposées soient-elles, ces deux parties ont leur image de ce que doivent être les musulmans et ne supportent pas d’être bousculées. Au fond, elles se ressemblent. Dans le même temps, la majorité de la communauté évolue.

– L’humour permet-il de désamorcer certaines tensions?

– Disons que, jusqu’ici, personne n’avait vu les musulmans à la TV comme des gens aussi normaux, qui paient leurs impôts, éduquent leurs enfants, doivent composer entre leur carrière et leur vie privée… Cela contraste avec certains sujets traités aux informations. Donc, cette normalité devient attractive.

– En écrivant les épisodes, avez-vous des débats entre auteurs, sur les limites à ne pas franchir?

– Comme musulmane très attachée à sa foi, je ne ferai jamais quelque chose de sacrilège, comme rire du prophète. Cela dit, nous abordons des questions taboues autour de l’homosexualité, le hidjab ou le niqab, ou la condition des femmes. Nous essayons d’être le plus réaliste possible. Si nous écrivions des histoires qui paraissent irréelles aux musulmans, ou que nous proposions des solutions artificielles aux problèmes du moment, nous perdrions une partie du public! Nous jouons donc sur les stéréotypes de part et d’autre, puisque nous rions des travers des musulmans eux-mêmes. Et nous nous nourrissons de sujets d’actualité. Jusqu’ici, je n’avais d’ailleurs jamais entendu un tel débat sur les minarets, je vais y penser…