La désinvolture du président intérimaire Pierre Paupe est étonnante: l'audit mené par Ernst & Young sur requête de l'Office bernois de surveillance des fondations a beau affirmer que la Fondation agritouristique et de promotion du cheval de Bellelay a un «besoin urgent de liquidités» et que «sans aide financière d'un tiers, elle n'est plus en mesure de faire face à ses engagements», le conseiller aux Etats jurassien qui dirige le Conseil de fondation dit «sourire» en lisant le document, qui à ses yeux ne «dit rien d'autre que ce qu'on savait»; tout au plus a-t-il «le mérite de lever toute suspicion de malversation» et d'avaliser les comptes 2001 et 2002.

Pierre Paupe s'inquiète visiblement plus de savoir qui paiera les 40 à 50 000 francs du coût de l'audit – les autorités bernoises l'attribuent à la fondation, ce qu'elle conteste – que des alarmes déclenchées. L'Office bernois de surveillance des fondations va jusqu'à déclarer que «le risque de faillite impose une prompte intervention».

Cadeau empoisonné

Les problèmes qui ont généré la délicatesse financière sont de plusieurs ordres. Il y a d'abord le cadeau empoisonné du canton de Berne, qui a cédé son ancien domaine agricole de Bellelay à la fondation et débloqué un crédit de 7,2 millions pour sa transformation. Maître d'ouvrage, le canton adjugeait les travaux, mais transmettait les factures à la fondation. L'absence de suivi méticuleux, la dilution des responsabilités, l'incompétence et des aménagements ultracoûteux et souvent inutiles ont généré un coût final de 11,6 millions, la fondation devant elle-même trouver plus de 2 millions. Second problème: juste avant de signer le contrat de transfert du domaine, Berne a inséré dans le document une mention assassine: en cas de difficultés financières, les biens de la fondation reviendront au canton pour 1 franc. Les portes des banques se ferment dès que la fondation demande un crédit.

Ensuite, le concept initial de la fondation était irréaliste. Elle comptait réaliser un bénéfice de 100 000 francs par année en vendant des produits du terroir, elle n'encaisse que 20 000 francs. Elle a encore connu de gros problèmes avec son personnel, multipliant les licenciements et les remplacements. Résultat: les frais de personnel ont explosé et la rentabilité s'est en ressentie. Finalement, la fondation boucle ses deux premières années avec une perte de près d'un demi-million (elle préfère annoncer un déficit de 104 000 francs, sans les amortissements), qu'elle couvre en vendant son contingent laitier pour 535 000 francs. Si elle avait réalisé cette opération en 2001, elle aurait pu en tirer 100 000 à 200 000 francs de plus, mais ses dirigeants de l'époque avaient refusé de se départir des «bijoux de famille».

Ayant épuisé ses ressources, Bellelay doit vivre sans le sou en caisse. Ce qui ne l'a pas empêché de payer tous les travaux, de verser les salaires et d'espérer équilibrer son budget 2003 à 1,2 million, malgré le pronostic défavorable des auditeurs, qui prédisent un «déficit structurel qui ne s'améliorera pas à court terme».

S'il réfute le catastrophisme, le Conseil de fondation a tout de même pris des mesures. Gratuit jusqu'ici, l'accès au site coûtera désormais 5 francs. Avec 50 000 visiteurs par an, la fondation espère encaisser plus de 200 000 francs, 50 000 déjà en 2003.

Bellelay est encore menacé de faillite politique et structurelle (Le Temps du 3 avril dernier). Son directeur, Claude-Alain Voiblet, père du projet, s'en va en septembre. Son remplaçant n'est pas encore désigné. La fondation doit également se trouver un nouveau président, Pierre Paupe quittant à son tour le navire en fin d'année. Là non plus, pas de successeur en vue.

Alors qu'elle fédère gentiment les milieux chevalins, qu'elle attire des milliers de visiteurs et que son programme d'activités assoit sa renommée, la Fondation Bellelay est minée de l'intérieur. L'engagement du successeur de Claude-Alain Voiblet et la recomposition du Conseil de fondation seront des actes décisifs.