Genève

Comment Eric Stauffer a cassé ses jouets

Genève en marche a été dissous, Eric Stauffer serait parti en Valais. C’est la sortie finale pour le trublion de la scène politique genevoise. Il aura bâti un parti, le MCG, pour finalement le mettre à terre

Le plus grand hâbleur de la République a perdu sa voix. Depuis la défaite de son nouveau parti, Genève en marche (GeM), qui, avec 4,1%, n’a pas atteint le quorum pour entrer au parlement et a été dissous, Eric Stauffer a disparu des écrans. Il a changé de numéro de téléphone et, selon sa garde rapprochée, il a quitté Genève pour élire domicile en Valais. Pour raisons fiscales, dit-on. Il reviendra le 26 avril pour faire ses adieux au Grand Conseil, dont il a déjà démissionné.

Une éclipse qui tranche d’avec le bateleur Stauffer en campagne, vu ces derniers mois au volant d’un tracteur pétaradant dans les Rues-Basses, galvanisé par le défi, par la revanche, par la volonté, une fois encore, de forcer le destin. Las. GeM, malgré le million de francs investi, malgré un programme qui se voulait fidèle aux origines, malgré l’indéniable charisme de son leader, a raté son OPA sur le Mouvement Citoyens genevois (MCG). Et c’est ainsi que les populistes du bout du lac se sont cannibalisés: le MCG s’est dégonflé, passant de 20 à 11 sièges, et l’UDC y a laissé des plumes, perdant trois sièges pour s’installer à 8.

«Déçu mais libéré»

«Pour tout dire, je suis déçu mais libéré, admet Ronald Zacharias, copilote d’Eric Stauffer. Je pense qu’Eric est dans le même état d’esprit. Car nager à contre-courant, oser l’incorrection politique, comme nous l’avons fait en affirmant par exemple que Genève doit construire moins de logements sociaux, c’est assez dur.» GeM devait naître des cendres du MCG, dont Eric Stauffer a claqué la porte. Pari raté. Mais pour Pascal Spuhler, qui l’a suivi dans l’aventure, il laisse un héritage non négligeable: «S’il n’a pas réussi ce coup-là, il peut sortir la tête haute. Car il a changé la donne au parlement. L’arrogance du MCG a été punie.» C’est sans doute bien en deçà des espoirs qu’Eric Stauffer fondait.

«Il a eu quantité d’aventures commerciales»

Comment expliquer qu’il ait cassé ses jouets? Il faut, pour le comprendre, revenir en arrière. En 2005, il est membre de l’UDC. «En assemblée générale, il a refusé de produire son extrait de l’Office des poursuites, explique le conseiller national UDC Yves Nidegger. Et pour cause: il a eu quantité d’aventures commerciales avec, il faut bien le dire, une aptitude à se relever et à lancer de nouveaux projets tout à fait stupéfiante.» Du flair, l’idée d’avance qu’il parvient à réaliser, c’est tout Stauffer. Mais se soustraire à cette exigence du parti ne saurait passer. Il claque donc la porte de l’UDC et lance, trois mois plus tard, le MCG. A ses côtés, feu Georges Letellier, issu lui aussi de l’UDC, et Roger Golay, qui n’a pas souhaité s’exprimer. «Eric Stauffer amenait la détermination et le marketing, Georges Letellier l’argent et Roger Golay le soutien des syndicats de police», résume François Bärtschi, député MCG au Grand Conseil. Cette formule magique fait mouche, d’autant qu’elle profite d’un alignement des astres: une partie de l’opinion publique nourrit un sentiment anti-frontaliers qui ne demande qu’à se cristalliser.

Genève connaît depuis longtemps une tradition populiste – on se souvient du mouvement Vigilance, créé en 1964 et disparu dans les années 1990. Cette tendance n’a jamais trouvé sa place au sein de l’UDC, parti national, trop institutionnel, pas assez rock’n’roll. Se réclamant «ni de gauche, ni de droite», le MCG gagne son pari en 2005 et obtient 9 sièges au Grand Conseil. L’ogre est vorace. En 2009, il double ses parts de marché, à 17 sièges, puis il obtient 20 sièges quatre ans plus tard, faisant du MCG le second groupe parlementaire.

«Vous ne menez pas une armée régulière comme une guérilla»

C’est alors que les choses se gâtent. «Car vous ne menez pas une armée régulière comme une guérilla, avec un Che Guevara en noir à sa tête qui change d’opinion toutes les cinq minutes», commente Yves Nidegger. Fort en nombre, le MCG louvoie sur la ligne politique. «En 2015, Eric Stauffer a fait l’éloge d’Uber, contre les taxis traditionnels que le MCG soutenait. Et il a traité les fonctionnaires d’enfants gâtés. C’était une démarche suicidaire», estime François Bärtschi. Une année plus tard, le divorce est consommé, l’aile gauche du MCG ayant pris le pas sur l’autre. Lors de l’assemblée générale, Eric Stauffer n’est pas élu à la présidence du parti pour une seule voix et prend la porte, se sentant trahi. «Il a cédé à l’impulsion sous l’effet de la blessure, analyse Ronald Zacharias. Si nous avions disposé d’une heure pour reprendre nos esprits, ce choix n’aurait sans doute pas été fait. En tout cas, je ne l’exclus pas. Si Eric a un excellent GPS politique, il maîtrise parfois mal ses émotions.» Avec un ego qui ne souffre pas la contestation, il donne l’image d’un enfant frustré qui tape du pied.

«Le MCG s’est détruit tout seul»

Mais ses soutiens l’assurent: ce n’est pas par esprit revanchard qu’Eric Stauffer va se lancer aussitôt dans l’aventure GeM. Un avis que ne partage pas Yves Nidegger: «Il a fait le MCG pour se venger de l’UDC. Il a fait GeM pour se venger du MCG.» Quoi qu’il en soit, le MCG va se retrouver un peu déboussolé sans son «Lider Maximo». Propulsé par ses deux réacteurs, les frontaliers et la fonction publique, l’avion MCG perd le premier en vol. Car la préférence cantonale à l’embauche le prive partiellement de cet objet. «Le MCG s’est détruit tout seul, assure Ronald Zacharias. Car aujourd’hui, celui qui vote pour le MCG vote pour la fonction publique et rien d’autre.» Le président du Cartel intersyndical, Marc Simeth, ne s’y est pas trompé: rencontré dimanche lors des élections, il était déconfit devant le piètre score… du MCG. Et personne ne peut soupçonner Marc Simeth d’être à droite.

GeM, de son côté, a vite été qualifié de bras armé des milieux de l’immobilier, reléguant le reste de son programme dans l’ombre. Un coup de barre à droite – hormis sur une surprenante initiative populaire réclamant la gratuité des primes d’assurance maladie – qui ne suffira pas à la reconquête, mais qui, en revanche, fait du tort à l’UDC. D’autant plus que ce parti avait rejeté, quelques mois plus tôt, la demande d’adhésion d’Eric Stauffer, alors orphelin du MCG. «Nous aurions fait un meilleur score avec lui, admet Yves Nidegger. Le parti avait à choisir entre prendre le risque qu’il casse tout à l’interne, ou qu’il soit un concurrent direct à l’extérieur. J’étais de ceux pour qui la question méritait une discussion nuancée.»

Relancer quelque chose?

De retour, il n’y aura sans doute point. Cette fois, l’animal politique vole sans doute vers d’autres projets qu’il investira d’autant de passion et affect. Restent ses pupilles, dont certains n’ont pas encore fait le deuil de GeM. Pascal Spuhler laisse entendre qu’il pourrait «relancer quelque chose». Ressusciter ce parti? En créer une copie? «Vous le saurez avant le second tour, assure-t-il. Mais je sens un engouement.» Si Eric Stauffer a quitté le bal, il laisse des danseurs esseulés qui refusent d’éteindre la lumière derrière lui.

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