Interview

Erich Fehr, maire de Bienne: «Ma ville souffre de clichés erronés»

Pas facile de reprendre les rênes de la ville bilingue de Bienne, après les deux décennies de règne du charismatique Hans Stöckli. Le socialiste Erich Fehr s’y emploie depuis 2011. Il est soumis à réélection le 25 septembre

Ville qui a repris des couleurs depuis vingt ans, ayant refranchi le cap des 55 000 habitants (elle en comptait près de 65 000 il y a cinquante ans, elle était tombée sous les 50 000 dans les années 1990), Bienne réélit ses autorités le 25 septembre. Successeur du charismatique Hans Stöckli en 2011, le socialiste Erich Fehr sera réélu dans un fauteuil, seulement contesté par l’inconnu UDC Patrick Widmer.

Bastion industriel et horloger, Bienne souffre pourtant d’un taux élevé de chômage et, surtout, d’aide sociale. Ni alémanique ni romande, souvent perçue négativement pour sa sécurité parfois jugée insuffisante, Bienne souffre de clichés défavorables. Erich Fehr, 48 ans, les combat avec vigueur et s’emploie à promouvoir une ville moderne et audacieuse.

Le Temps: Vous avez repris la mairie de Bienne en 2011 Votre  réélection, une formalité?

Erich Fehr: Une élection n’est jamais une formalité. Ce d’autant qu’à Bienne, pour accéder à la mairie, il faut aussi être élu à l’exécutif, au système proportionnel. Le Parti socialiste doit s’engager pour conserver ses deux sièges, ce défi-là n’est pas gagné d’avance.

- Bienne a connu de longs règnes socialistes à sa mairie, celui de votre père Hermann Fehr (1977-1990), puis Hans Stöckli (1990-2010). Êtes-vous aussi parti pour durer?

- Il faut rester les pieds sur terre et aller d’une législature à l’autre. Lors de ma première candidature à la mairie de Bienne en 2010, j’ai dit que 10 à 14 ans constituaient un temps adapté à la fonction. Il s’agit de toujours interroger sa motivation, sa santé, de bien lire les conditions politiques. Aujourd’hui, je suis très motivé, je ne me vois pas faire autre chose. Mais je ne peux pas vous dire que ce serait encore le cas si je restais à cette fonction jusqu’à l’échéance légale à Bienne, soit en 2028.

Intérêt pour un mandat bernois, à terme

- Vos prédécesseurs ont fait carrière cantonale et nationale. Lorgnez-vous aussi vers Berne?

- J’aimerais bien car je pense qu’il est aujourd’hui très important qu’une ville soit représentée aux parlements cantonal et fédéral pour défendre ses intérêts. C’est d’ailleurs le cas de la plupart des grandes villes suisses. Mais suite à une décision populaire, il n’est plus possible, pour un magistrat biennois, de cumuler un mandat à l’exécutif de la ville et d’être député ou conseiller national. Je le regrette. C’est une erreur de penser qu’un maire-député ne travaillerait pas suffisamment pour sa ville. Pour le moment, j’ai décidé de rester à Bienne, je n’étais pas entré en matière pour une candidature au Conseil d’Etat bernois ce printemps. Mais j’ai 48 ans et je ne cache pas mon intérêt pour une autre fonction politique à l’avenir, après 2020 en tout cas.

- Comment définir la ville de Bienne? Ce fut celle de l’avenir, puis symbole de déclin, de la renaissance avec Expo.02, et ville de la communication. Aujourd’hui?

- C’est la ville de la formation, avec l’arrivée du campus technique de la HES bernoise et du parc suisse de l’innovation. La présence des cultures française et germanophone donne à Bienne une mentalité de grande ville. Au-delà d’une formule, Bienne doit consolider la croissance économique et démographique qu’elle a connue depuis l’an 2000.

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- Ceux qui viennent s’établir à Bienne sont-ils des étrangers qui gonflent les rangs de l’aide sociale?

- Je m’inscris en faux, avec véhémence, contre de tels clichés et cet amalgame fallacieux qui lie étranger et aide sociale. Une lecture attentive des statistiques montre que Bienne accueille aussi de nombreux étrangers qui travaillent, contribuent à l’enrichissement économies et socio-culturel de la ville et paient leurs impôts tout comme les Suisses. Bienne souffre de clichés erronés, malheureusement souvent répandus.

Bilingue, vraiment?

- Bienne, principale ville bilingue de Suisse. Que répondre à ceux qui estiment qu’il est désormais plus aisé d’être francophone à Berne qu’à Bienne?

- Je ne comprends pas cela, car objectivement c’est faux. Le français et l’allemand ont l’exacte même importance dans notre ville. L’augmentation de notre population est d’abord due à l’arrivée de Romands. L’effort pour donner droit de cité au français est constant depuis plus d’un siècle et demi. On doit toutefois s’interroger sur la cause de cette impression que les francophones n’auraient pas tous les égards à Bienne: cela doit avoir un lien avec la création du canton du Jura en 1979 et l’avenir incertain de Moutier dans le Jura bernois. Cela fait craindre une mise en minorité encore plus grande des francophones bernois. Il faut dire clairement que ces choix politiques ne remettent aucunement en cause la stratégie bilingue de Bienne et du canton de Berne.

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- Bienne affiche de prestigieuses enseignes horlogères. Avec pourtant des taux de chômage et d’aide sociale élevés. Comment expliquer ce paradoxe?

- Une ville industrielle est forcément soumise aux fluctuations conjoncturelles mondiales. On a coutume de dire qu’à Bienne, quand l’industrie va bien, tout le monde est riche, mais quand elle s’essouffle, on s’appauvrit très vite. Nous devons aussi composer avec une importante disponibilité de logements. Bienne comptait presque 65 000 habitants il y a cinquante ans. La ville a perdu des résidents, mais les appartements sont restés, attirant des gens qui n’en trouvent plus à Zurich ou Genève, indépendamment du prix.

- Et cette peu enviable dernière place des villes suisses selon le taux d’aide sociale, plus de 11% à Bienne?

- Si on voulait donner un juste classement des villes en fonction de l’aide sociale, il faudrait que toutes les villes soient prises en compte. Nous ne sommes qu’une douzaine à apparaître dans cette statistique comparée. La Chaux-de-Fonds n’y est pas, mais elle navigue dans les mêmes taux que Bienne. Mais nous ne nous voilons pas la face. Un taux d’aide sociale élevé, c’est d’abord inacceptable d’un point de vue humain. Nous avons mis en place un important dispositif en faveur de la réinsertion professionnelle et nous mettons l’accent sur la formation, pour que les jeunes aient un maximum de chances de trouver un métier. C’est un effort de longue haleine. Notre objectif, c’est une évolution du taux plus favorable que l’évolution de la moyenne cantonale.

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- Le nom de Nicolas Blancho et son sulfureux Conseil central islamique sont aussi associés à Bienne, est-ce que cela vous préoccupe?

- Certaines évolutions qui conduisent au djihad me préoccupent, bien entendu. Mais nous n’avons aucun indice objectif qu’à Bienne, le problème soit plus crucial qu’ailleurs. Ni la police cantonale ni le service de renseignements de la Confédération n’ont constaté un cas particulier à Bienne. Quant à Nicolas Blancho, il est désormais installé à Berne. Nous restons néanmoins attentifs.

A quand une autoroute et un tram?

- Autre souci de Bienne: ses voies de communication. Tout le trafic routier passe par la ville. A quand l’autoroute souterraine?

- Le projet général de la branche de contournement ouest a été validé par le Conseil fédéral. Nous travaillons à intégrer au mieux l’autoroute à notre paysage bâti. C’est un sacré défi. Peut-être qu’une jonction autoroutière en pleine ville n’est pas du plus bel effet, mais cela provoque tellement d’avantages pour les quartiers résidentiels et toute l’agglomération qu’il faut admettre les éventuels inconvénients. On espère ouvrir la traversée sous la ville en 2032. La branche autoroutière souterraine reliant l’A16 et l’A5 à la semi-autoroute vers Berne sera ouverte en 2017, cela absorbera déjà une partie du trafic de transit.

- Votre projet de tram entre le centre-ville et la zone industrielle des Champs de Boujean a-t-il été rangé aux oubliettes?

- Je suis persuadé qu’un tram, comme colonne vertébrale de développement urbain, serait un instrument magnifique. Mais notre situation financière nous contraint de mettre l’accent sur d’autres priorités, comme les bâtiments scolaires. Peut-être que les problèmes de circulation ne sont pas encore assez épineux à Bienne pour faire accepter par la population un projet qui projetterait la ville loin en avant.

L’image soutenue par le sport

- Fan de hockey sur glace et de sport, vous avez inauguré les nouveaux stades de Bienne, avec un terrain de football et une patinoire derniers cris. Or, le FC Bienne est en faillite et le HC Bienne a évité de justesse la relégation ce printemps. Qu’est-ce qui cloche?

- La faillite du FC Bienne est infiniment regrettable et est le fait du seul président Haefeli. C’est d’autant plus regrettable que les citoyens biennois avaient accepté d’investir 77 millions dans le complexe de la Tissot Arena à 220 millions. La situation du club de hockey est différente. Depuis vingt ans, il est géré par une équipe stable, qui l’a développé, de 5 à 15 millions de budget. C’est vrai que le succès a fait défaut la saison passée, mais l’organisation est restée solide. Le HC Bienne a enregistré une moyenne de 5500 spectateurs dans un stade de 6400 places. On peut s’en réjouir. Grâce au sport, l’image de Bienne est positive.

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