La barbe et l'écharpe blanches lui donnent des airs d'ange. Ses habits sombres, ses souliers crottés et son verbe vif rappellent le combattant. A 80 ans, le pasteur zurichois Ernst Sieber cache la trace des âges derrière son goût inépuisable pour la rhétorique et le coup d'éclat. Lui, l'homme de l'improvisation éclairée. Depuis soixante ans, il s'est fait ouvrier de la rue, défenseur des marginaux, de «ceux qui ne peuvent pas se fondre parmi ces paires de jambes courant à un rythme effréné sur la Bahnhofstrasse».

Ses engagements ont fait du bruit depuis le rude hiver de 1963, celui du «Seegfrörni» (le lac de Zurich avait gelé, chose qui ne s'est plus reproduite). Il accueille une centaine de sans-abri dans un bunker au cœur de la ville. Depuis, souvent à l'improviste mais jamais loin des médias (car il a besoin d'eux, dit-il), il a accumulé les combats, notamment pour les toxicomanes. Il fête ses 80 ans et Zurich parle presque autant de lui que du pape, relevait hier dans le Tages-Anzeiger Ruedi Reich, président du conseil de l'Eglise zurichoise.

Les autorités de la Ville et du canton l'ont reçu en grande pompe mercredi à l'Hôtel de Ville, se souvenant aussi de ses interventions peu regardantes des règles de la bureaucratie. Ce dimanche, pour marquer ce 80e anniversaire (24 février), une célébration aura lieu dans la cathédrale Grossmünster pour «les autorités, les donateurs, les vieux, les jeunes, les personnes en bonne santé, les malades et les sans-abri».

La référence de Zwingli

Homme de terrain, fier de la fiabilité de son éternel bus VW orange, l'octogénaire né sur les rives du lac n'a jamais voulu quitter Zurich, happé par l'esprit du réformateur Zwingli, sa référence. «Zwingli a montré que l'Etat devait être chrétien, que la foi se vivait au quotidien. A Zurich, je ressens toujours sa présence.» Poursuivi par les journalistes, anniversaire oblige, il accueille avec entrain dans sa maison de la Morgentalstrasse, en marge de la frénésie urbaine.

A l'intérieur, dans un brouhaha chaleureux, se croisent des membres de la Fondation Sieber, des blessés de la vie ou des amis de longue date. «Mon monde!» C'est là qu'il reçoit quand il abandonne son «Pfuusbus», ce camion de tous les secours, abri, lieu improvisé de culte ou de sommeil pour les nécessiteux. Là aussi qu'il conserve quelques-unes de ses réalisations picturales - son autre monde.

«Un enfant est mieux contre le cœur de sa mère qu'à ses côtés. Il en va de même pour les nécessiteux. Il est inutile de seulement leur donner de l'argent; il faut en faire des partenaires, leur montrer de la confiance.» Le théologien aime discourir, illustrer de symboles sa parole, à l'image de sa chaîne, qu'il tend souvent à ses auditeurs et dont tous les maillons ont été sculptés dans le même bois. Ces symboles, il les a déjà agités lors de ses quatre années dans les rangées du Conseil national (1991-1995), représentant du Parti évangélique. «Politique et religion peuvent et doivent cohabiter. Les personnes que je côtoie au quotidien veulent être représentées à Berne.» Il envisage même une nouvelle candidature l'automne prochain.

Un combat de «Petit Prince»

A Zurich, l'ombre d'Ernst Sieber plane sur les grands rendez-vous des dernières décennies. Il a fait sienne la rue - parce que «l'Eglise est la rue» - un jour de 1948, lorsqu'il y rencontre un sans-abri au bord du gouffre. Depuis, ses interventions sont légion. Au début des années 80, il est aux côtés des jeunes qui se révoltent contre la Zurich vendue au capital, militant pour plus de chaleur et de culture alternative. Quelques années plus tard, il investit le Platzspitz pour écouter les drogués. A l'intention des démunis, il ouvre dans plusieurs cantons des œuvres sociales, des maisons d'accueil. On l'a souvent baptisé l'«Abbé Pierre suisse», lui affectionne l'image du Petit Prince de Saint-Exupéry, sa naïveté.

Aujourd'hui, il regarde d'un bon œil les engagements sociaux de la Ville, comme les jobs à 1000 francs de «Sœur Monika», alias Monika Stocker, la municipale Verte responsable des services sociaux, à laquelle il adressa certaines de ses factures.

Les images sordides de centaines de corps alignés une seringue au bout du bras sont de l'ordre du souvenir. Mais le visage clinquant, ripoliné et voulu pour le marketing urbain n'apaise pas son combat. L'individualisme, l'élan néolibéral et les nouveaux pauvres de Zurich l'inquiètent. «Ceux qui existent mais qu'on ne veut plus voir», mis à l'écart par des méthodes policières ou par le rythme de la société actuelle.

Alors, et il le répète à chaque intervention, ses coups d'éclat ne sont pas du passé. Il promet durant mars une démonstration dans la Bahnhofstrasse avec des marginaux. Pour rappeler le droit des pauvres. «Quand j'ai envie d'exiger des réformes des Zurichois, je vais marcher dans la ville, lever la voix. Ils aiment être provoqués, c'est un côté que j'apprécie chez eux, au-delà de leur hermétisme.»

Face à la peur ambiante de l'étranger - notamment des musulmans - ressentie dans le canton avec encore plus d'impact en période électorale, sa méthode se résume aisément: «Nous devons développer notre suissitude, notre vie de chrétien. Nous verrons alors ce que les nouveaux venus nous apportent et non ce qu'ils nous prennent.»

Soucis de gestion

Doué pour l'intervention immédiate, le bouillonnant pasteur a par contre souvent été confronté à des soucis financiers que ses talents de communicateur ont résolus via l'opinion publique. En 2004, sa fondation accuse un manque de liquidités de 3 millions. Des dons et la collaboration des autorités permettent de sauver le navire in extremis. Le couple fondateur - le pasteur et son épouse, Sonja - lâche les rênes de l'œuvre d'entraide. Critiqué pour sa gestion, Ernst Sieber est nommé président honoraire. De cela il ne veut plus en parler.

Mais a-t-il encore des projets à 80 ans? La réplique fuse: «A 80 ans, j'ai la vieillesse derrière moi.» Il y a d'abord son projet d'un «Bundesdorf», soit un village national d'accueil - dont il tait encore l'emplacement. Une communauté dans laquelle chacun aurait sa place en fonction de ses potentialités. «Les plus faibles ont besoin de reconnaissance. Ils ont aussi envie de se savoir utiles.» Quant à son rêve, il le garde pour la fin: mourir avant sa femme Sonja, le «soleil» de sa vie avec laquelle il a élevé huit enfants. «Sans elle, je suis kaputt.»