C'est l'énigme du nouveau Conseil d'Etat fribourgeois. Quel sera le registre d'Erwin Jutzet? Celui d'un ténor, ou au contraire d'un simple choriste ne décollant pas les yeux d'une partition écrite par d'autres chefs d'orchestre?

Le socialiste trouble les pronostics. Car si son expérience et son bagage parlent en sa faveur, la campagne électorale qui vient de s'achever a vu s'exprimer un homme malhabile, apparemment sans jus, et dévoilant de criantes lacunes sur les dossiers de politique cantonale. Un homme qui doit son élection avant tout à la démonstration de force de la gauche dans les principales villes du canton (LT du 27.11.2006).

Manque de charisme, d'engagement, de motivation... Dans le camp bourgeois, on a la dent dure lorsqu'il s'agit de qualifier la performance du Singinois, notamment lors des débats de radio ou de télévision. Y compris dans son propre district, où l'on estime qu'il va uniquement «chercher au gouvernement une rente pour ses vieux jours». Un argument qui le fait bondir: «Cette attaque est ridicule. Avec ma nouvelle fonction, mon salaire va diminuer par rapport à ce que je gagne actuellement», plaide Erwin Jutzet. A 55 ans, l'avocat de Schmitten (FR) assure qu'il a plus que jamais le feu sacré. «Je vais m'engager à 100%. C'est vrai que je n'ai peut-être pas, comme d'autres, l'appétit du pouvoir. Je vais intégrer le collège en toute sérénité», relève-t-il.

Elu au terme d'un scrutin à suspense - au cours du dépouillement, il a lui-même pensé, à un certain moment, avoir perdu la partie -, Erwin Jutzet aurait dû s'éviter ces frayeurs. Ancien président du Grand Conseil, il avait gagné l'estime de ses pairs par sa façon de mener l'assemblée. Conseiller national depuis 1995, président de deux commissions fédérales, il bénéficiait d'une notoriété qui le mettait à l'abri d'un accident.

Intouchable?

Paradoxalement, cela lui a certainement joué un mauvais tour. Inconsciemment, il se sera cru intouchable. Au point d'ignorer les signaux d'alerte. En juin, lors de la nomination des candidats au congrès socialiste, ses camarades avaient pourtant déjà été surpris qu'il axe son plaidoyer d'investiture sur son expérience internationale - il fit notamment part d'une rencontre avec Kofi Annan. Ils le seront davantage encore lors de la préparation de la campagne, durant laquelle il manqua une séance sur deux.

«Pourquoi aurais-je dû me préparer? J'ai mené les choses à ma manière, en allant notamment là où il fallait être. Dans les marchés, par exemple», raconte-t-il.

Le problème, c'est qu'en agissant ainsi, il a paru peu concerné par les problématiques de la politique fribourgeoise. «C'est vrai que siégeant sous la Coupole, je ne maîtrise pas tous les dossiers cantonaux. En revanche, je connais les enjeux fédéraux, et mes contacts à Berne seront utiles au canton. J'admets également avoir été faible au débat de la TSR. Mais c'était le siège de ma colistière, Anne-Claude Demierre, qui était visé par les radicaux. Elle a, de ce fait, été davantage que moi sous les feux de la rampe», analyse-t-il.

Elu malgré tout au gouvernement, Erwin Jutzet doit maintenant prouver que lui, le parlementaire au long cours (quinze ans au Grand Conseil et onze au National), est capable d'endosser l'habit d'homme d'Etat. Qu'il n'est pas ce «has been» qui ferait mieux de rester à Berne, comme il l'a entendu lui-même dans un bus.

«Campagne désastreuse»

«Il a le format, l'intelligence, l'héritage politique. Malgré sa campagne désastreuse, je lui donne une wild card. J'ose espérer qu'il fera un bon conseiller d'Etat», lance Charly Haenni, président du Parti libéral-radical. Et de poursuivre: «Mais pour cela, il faut qu'il trouve une dynamique, qu'il ait envie de remplir la fonction.»

Erwin Jutzet promet qu'il ne décevra pas les attentes. Il demande simplement qu'on lui laisse un temps d'adaptation, qui, selon lui, a par exemple été nécessaire à Ruth Lüthi, «devenue par la suite une personnalité influente du gouvernement fribourgeois». Sera-ce également son cas? «Je vais commencer modestement», se borne-t-il à répondre. On le croit sur parole.