Le suspense aura duré jusqu’au bout. Erwin Sperisen est condamné à 15 ans de prison pour avoir été le complice des tueurs. La Chambre pénale d’appel et de révision du canton de Genève a rendu son verdict ce vendredi dans cette affaire hors du commun qui a suscité les passions et divisé l’opinion. «Il a couvert toute l’opération de son autorité», soulignent les juges qui n’ont toutefois, et de justesse, pas acquis la conviction qu’il faisait partie des «cerveaux» du plan consistant à éliminer les sept prisonniers trop influents de Pavon.

L’ancien chef de la police nationale du Guatemala avait été condamné par deux fois à la prison à vie pour avoir participé, en tant que coauteur, à des assassinats de détenus avant que le Tribunal fédéral n’annule partiellement le jugement et renvoie le dossier pour nouvelle décision. Le prévenu plaidait son innocence pour les crimes commis par un commando chargé d’un «nettoyage social».

Sur le procès: A Genève, Erwin Sperisen préfère se taire face à ses juges

Détenu durant cinq ans avant de pouvoir quitter la prison de Champ-Dollon moyennant des mesures de substitution, le binational suisso-guatémaltèque a comparu en homme libre à son dernier procès. Erwin Sperisen, 47 ans, a refusé de répondre aux questions, il a réclamé 1,4 million de francs à titre de tort moral pour lui et sa famille, et il a conclu en demandant la démission du procureur Yves Bertossa.

Perpétuité requise

Le Ministère public, toujours convaincu que le dossier démontrait l’implication d’Erwin Sperisen dans l’opération de commando menée pour reprendre le contrôle de la prison de Pavon et éliminer les sept détenus les plus influents, avait à nouveau requis la perpétuité à l’encontre du prévenu. Au cas où les juges lui attribueraient le rôle un peu moins important de complice dans ces crimes maquillés en affrontements, Yves Bertossa proposait une peine de 15 ans.

La défense, représentée par Mes Giorgio Campá et Florian Baier, s’est appuyée sur l’arrêt du Tribunal fédéral pour plaider l’absence de tout témoignage déterminant, la faiblesse des preuves présentées par les enquêteurs de la Commission internationale contre l’impunité au Guatemala et les doutes sérieux qui entachent l’ensemble du dossier.


 

Les dates essentielles d’une affaire mouvementée

Mars 2007: Erwin Sperisen, chef de la police nationale civile du Guatemala depuis 2004, démissionne après l’assassinat de parlementaires salvadoriens par des policiers qui seront eux-mêmes supprimés en prison. Il s’envole pour Genève où réside son père, diplomate à l’OMC.

De 2007 à 2009: Deux plaintes sont déposées contre lui en Suisse par des ONG, dont Trial.

Août 2010: Les autorités guatémaltèques lancent un mandat d’arrêt international contre Erwin Sperisen et 18 autres personnes, dont Carlos Vielmann, l’ancien ministre de l’Intérieur, réfugié en Espagne. Binational en raison de ses origines soleuroises, Erwin Sperisen ne peut être extradé depuis la Suisse, mais il peut être jugé ici pour des crimes commis à l’étranger.

31 août 2012: A la demande du Ministère public genevois, la police arrête Erwin Sperisen sur le parking d’un centre commercial. Son domicile et son véhicule, protégés par l’immunité de son père, ne pouvaient être investis.

Janvier 2014: L’enquête est bouclée et le prévenu est renvoyé devant le Tribunal criminel. L’instruction (11 interrogatoires du prévenu, 14 témoins entendus et 4 commissions rogatoires internationales) s’est déroulée dans une ambiance «délétère», dira un arrêt de la Chambre pénale de recours, marquée par cinq demandes de récusation du procureur et des menaces de plaintes contre les témoins. Au Guatemala, un subordonné est finalement condamné à 35 ans de prison.

15 mai 2014: Le premier procès s’ouvre à Genève dans une ambiance électrique. Une quinzaine de témoins vont défiler à la barre.

6 juin 2014: Erwin Sperisen est reconnu coupable des sept assassinats de Pavon, dont l’un commis de ses propres mains, et condamné à la prison à vie. Il est en revanche acquitté sur l’autre volet, l’exécution de trois fugitifs d’El Infiernito. Malgré l’existence d’indices troublants, le tribunal estime ne pas être en possession d’éléments concrets (notamment les relevés d’appels entre le chef et ses hommes) permettant de l’impliquer directement.

4 mai 2015: Le procès en appel s’ouvre à Genève. Aucun témoin n’est cité à la barre.

12 mai 2015: Il est reconnu encore plus coupable. La cour retient les 10 assassinats mais n’est pas convaincue qu’il a tué de ses propres mains le dénommé Chocobolas. Il est à nouveau condamné à la prison à vie. Le jugement souligne la gravité extrême des actes. Dix hommes maîtrisés et sans défense ont été criblés de balles, laissés agonisants pour certains d’entre eux. La décision relève aussi la détermination considérable de ce chef de la police dont la fonction était de garantir la légalité de l’action de l’Etat et qui a versé dans la terreur pour imposer l’autorité du gouvernement qui l’avait nommé.

12 juillet 2017: Le Tribunal fédéral rend son arrêt et donne partiellement raison à la défense. Mon-Repos valide une bonne partie des faits tout en admettant que les juges ont pris des libertés avec la solidité des preuves ou encore avec les droits procéduraux. L’affaire doit être rejugée et la motivation revue.

22 septembre 2017: Le Tribunal fédéral accepte un nouveau recours contre la détention provisoire. La présidente de la cour cantonale ordonne la libération provisoire du prévenu moyennant certaines mesures de surveillance.

16 avril 2018: Le troisième procès d’Erwin Sperisen s’ouvre devant la Chambre pénale d’appel et de révision.